Critique : « Ajami », un film de Scandar Copti et Yaron Shani

Ajami De Scandar Copti et Yaron Shani Avec Shakir Kabaha, Ibrahim Frege, Drame

Affiche du film Ajami

Un film exemplaire. Voila comment pourrait-on résumer le film israélien de Scandar Copti et Yaron Shani. Dans une région du monde qui semble, à l’image d’un cercle vicieux, constamment ruinée par une guerre religieuse et politique sans fin, Ajami apparaît comme une œuvre à la portée universelle mettant en scène toute la détresse d’un univers, finalement, plus cosmopolite que l’on peut le croire. Un film dur et cruel sur l’injustice d’un monde ancré dans la guerre et la perversion monétaire.

Un pamphlet politique émouvant

La misère est une forteresse sans pont-levis. Le film nous est conté par Narsi, un jeune arabe de 13 ans, qui apprendra à ses dépends que sa ville natale, Jaffa, est un lieu qui a pour seule maitre la loi de la jungle et où assassinats, règlements de comptes et injustice font le quotidien. En nous présentant cette misère sociale sous différents angles, par le biais de différents personnages aux histoires différentes mais aux destins fatalement identiques, Ajami apparaît comme une fresque humanitaire à la forte puissance émotive. Cette narration des destins croisés est matérialisée, de manière forte intelligente, par la succession de chapitres présentant l’histoire de chacun des personnages mis en scène. Ce choix permet non seulement au film d’acquérir le réalisme nécessaire au genre auquel il appartient, mais permet aussi de présenter les différents points de vue d’une manière très explicite : ainsi, la vision cinématographique d’Ajami est multilatérale et propose, sans partis pris, une version juive, musulmane et chrétienne du drame qui se dessine sous nos yeux.

Le film représente ainsi une violente critique de l’intolérance prônée par les guerres religieuses, ethniques et politiques. De très nombreux thèmes sont abordés, comme l’immigration palestinienne, l’amour entre deux personnes aux croyances religieuses différentes, le racisme ou encore le poids de la drogue dans une société au bord de l’implosion.

La force principale d’Ajami repose dans sa précise narration, car, malgré abondance de ses différents thèmes, le film ne paraitra jamais surchargé ni trop complexe à suivre. Cette prouesse narrative, possible grâce aux choix scénaristiques ci-précédemment décrits, s’appuie aussi sur un rythme exemplaire où les situations fortes, nombreuses, s’enchainent avec une maitrise certaine. De plus, l’intrigue générale est appuyée par un montage à la qualité irréprochable qui permettra de suivre toutes les intersections scénaristiques d’une manière simple et décomplexée, jusqu’à un final particulièrement bien ficelé.

Magnifiquement mis en scène

Cette indéniable réussite narrative ne serait finalement qu’un mirage sans âme si la réalisation générale du film n’empruntait pas le même chemin. Toujours bien filmé, le film présente des plans à la fois portraitistes, qui accentuent le degré intimiste du récit, et paysagistes, présentant un environnement magnifique et toujours coloré. Le grain jauni de l’image retranscrit ainsi parfaitement la convivialité de l’ambiance familiale, chaude et réjouissante. Cette réalisation permet alors une incroyable immersion et un attachement certain aux différents personnages, tous touchés par la détresse. Car, comme dit précédemment, le film se veut toujours très réaliste, faisant du spectateur un être impuissant face aux inéluctables fatalités qui touchent l’ensemble des personnages.

Véritablement extraordinaires, les acteurs derniers sont incroyables de naturel, comme s’ils étaient les véritables victimes de ce désastre humain. Les émotions sont sincères, les mimiques parfaites et les voix terriblement justes. Un sans-faute d’interprétation, qui renforcera encore et toujours l’immersion.

Ajami est une véritable claque cinématographique. Disposant d’un cachet extraordinaire, ce film israélien, présenté en 2009 à la Quinzaine des Réalisateurs, est une incroyable réussite à la limite de l’insolence. L’intrigue est magnifiquement nouée, le message est clair et précis, et la mise en scène permet un voyage envoutant mais aussi et surtout révoltant dans une de ces régions où, au XXIeme siècle, l’homme n’est toujours pas au centre de son existence. Les mots semblent finalement assez impuissants pour traduire l’engouement que le film de Scandar Copti et Yaron Shani vous procurera.

Bruno R.

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