Critique : « Au-delà des collines », un film de Cristian Mungiu

Au-delà des collines De Cristian Mungiu  Avec Cosmina Stratan, Cristina Flutur,  drame

Affiche du film au-delà des collines

C’était il y a 5 ans. Le roumain Christian Mungiu faisait sensation en obtenant, à la surprise générale, la palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, poignant drame humain racontant l’histoire, affreuse, d’une femme obligée d’avorter dans la clandestinité. Par sa capacité à diviser, Christian Mungiu est un cinéaste atypique. Tout a déjà était lu ou entendu à son sujet. Certains le trouvent génial, véritable flambeau d’une nouvelle vague roumaine ; tandis que d’autres voient en lui le représentant d’un cinéma dit laxiste, défendeur d’une vision minimaliste de la mise en scène cinématographique, quitte à rendre parfois ennuyeuses les situations filmées. Avec Au-delà des collines, le réalisateur roumain n’étonnera personne, puisqu’il reprend exactement les mêmes ingrédients qui composent ses 2 précédents films : une histoire terrible, des acteurs fantastiques et, surtout, cette manie si particulière de nouer, minute après minute, un drame inéluctable que le spectateur refuse de voir et d’accepter. N’en déplaise à ses détracteurs, Mungiu signe avec Au-delà des collines un film remarquable.

Inspiré d’une histoire vraie, le film raconte les retrouvailles de Voichita et Alina, deux jeunes amies qui ont grandi ensemble dans un orphelinat et où un amour est né entre elles. Alina vit désormais en Allemagne, tandis que Voichita est devenue religieuse dans un couvent à l’écart du monde, au sommet d’une colline. La première rend visite à la seconde, dans l’espoir de l’extirper de ce lieu en lui proposant de la rejoindre en Allemagne, où un travail l’attend. Mais les choses ne sont pas si simples et Alina va devoir user de toute son énergie pour libérer Voichita de son amour extrême de Dieu.

Au-delà des collines n’est pas un film politique qui userait de sa trame édifiante pour établir une quelconque critique de l’extrémisme religieux. Ce n’est pas l’objectif de Mungiu qui, grâce à une caméra intime qui caresse les situations sans jamais les déformer, décrit une histoire avec un regard totalement neutre et extérieur. Toute l’intelligence du réalisateur réside en cette objectivité qui laisse aux situations la chance de pouvoir s’exprimer d’elles-mêmes, sans sensationnalisme ou artifice providentiel : pas de musiques, mais des dialogues aux voix résonnantes et des bruitages accentués par un silence permanant. A de nombreux moments, le spectateur partage l’intimité de ces deux femmes à la conscience meurtrie, véritables victimes d’un système qui s’impose à eux, avec une délicatesse très subtile qui n’ose censurer les émotions. Le film reste néanmoins très pudique, et les longs plans fixes, dévoilant par une mise au point ingénieuse les regards de chacun, prennent ainsi tout leur sens puisqu’ils permettent d’agrémenter le récit d’un réalisme nécessaire, voire indispensable, à l’établissement de l’immersion.

Se dégage alors des images une réelle puissance émotionnelle, basée sur l’empathie et le saisissement que provoquent, inévitablement, l’absurdité des évènements filmés, de ces colères qui éclatent au milieu du vide, et des effrois de nones choquées par la conviction folle d’une femme amoureuse. La détresse de deux femmes que tout semble opposer est désarmante, tant les idéaux de chacune se retrouvent confrontés à l’absence totale de raisonnement et, finalement, à la fatalité d’une situation que rien ne semble pouvoir arranger. D’un côté, l’amour du même sexe, la folie du désir sexuel en terre chrétienne ; de l’autre, l’amour aussi, d’un Dieu qui refuse la liberté mais qui donne à l’existence une raison d’être ; entre ces deux extrêmes, une route, une utopie, impossible à construire.

L’étonnante facilité de Mungiu à ériger un récit à partir d’une simple idée est véritablement prodigieuse et représente, sans aucun doute, la plus grande force de ce film qui ne part de rien mais qui arrive à s’étaler sur près de 2h30 sans aucun temps mort ni scène futile. Basé sur un schéma narratif finalement assez simple, qui enchaine, à rythme constant, les moments forts, le scénario d’Au-delà des collines est le fruit d’une écriture des plus précises. En ce sens, les personnages disposent d’une véritable profondeur à laquelle vient s’ajouter l’impressionnante performance des actrices que sont Cosmina Stratan et Cristina Flutur, exceptionnelles de naturel et de justesse. Les séquences fortes, nombreuses, tirent d’ailleurs toute leur énergie de cette alchimie parfaite entre la sobriété de la mise en scène et la prouesse des actrices, véritables pierres angulaires du film.

Si l’on peut regretter qu’il ait parfois tendance à oublier certains aspects de son scénario dans sa dernière heure – la problématique de l’homosexualité face à la religion n’est en fait que très peu abordée –, Au-delà des collines est film sur l’amour qui ne peut laisser indifférent, tant sa faculté à créer de l’émotion est réelle et la froideur de son propos est terrifiante.

Bruno R.

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