Critique : « Black swan », un film de Darren Aronofsky

Black swan De Darren Aronofsky Avec Natalie Portman, Mila Kunis, Thriller

Affiche du film Black swan

Il est parfois déconcertant d’assister au succès unanime d’un film que l’on n’a pas vu ; surtout quand le film en question fait partie de vos attentes les plus impatientes. Dès le mois de décembre, soit deux mois avant sa sortie en salles, le nouveau film de Darren Aronofsky, cinéaste montant de la nouvelle génération américaine, pouvait se targuer d’un accueil critique des plus appréciables : les papiers élogieux à son encontre se multipliaient, et les plus sceptiques commençaient – enfin – à reconnaitre chez le new-yorkais un talent imprescriptible. Il faut dire que sa filmographie est pour le moins atypique : entre le délire mégalomane d’un mathématicien torturé (Pi, 1999) et la descente aux enfers de quatre pathétiques junkies (Requiem for a dream, 2001), en passant par la romance fantastique et stylisée (The fountain, 2006), l’œuvre du cinéaste respirait le polymorphisme. Avec Black swan, le réalisateur quadragénaire semble cependant renouer avec l’intimisme élogieux de son précédent long-métrage, The wrestler, et surtout avec sa forme de film-portrait : par la mutilation et la destruction du corps, le catcheur de The wrestler et la danseuse étoile de Black swan semblent tous deux écrasés par la spirale passionnelle de leur comportement névrotique. Mais là où The wrestler abordait un point de vue classique lorgnant avec le documentaire – dans le sens où son schéma narratif reposait sur un récit de situation –, Black swan se veut nettement plus fantaisiste, nettement plus machiavélique, en adoptant dans son traitement une inévitable dualité – à l’image de son personnage principal. Malheureusement, ce parti-pris scénique pénalisera la réjouissance que provoque le film en lui conférant un arrière-plan creux et parfois incohérent.

Les souffrances d’un être, le bonheur d’une artiste

Affiche du film Black swan

Le principal pouvoir d’attraction du film repose sur son scénario des plus maitrisés. Si le conformisme de la trame était à craindre – une danseuse prête à tout pour arriver à ses fins –, il semble évident que la plume de Mark Heyman possède tout le talent nécessaire pour parvenir à transcender un récit. En ouvrant une multitude de portes scénaristiques, qui passent principalement par la confrontation de soi (la mutation du corps) et la confrontation de l’autre (la dangerosité de la jalousie, la comparaison obsessionnelle), le scénariste a réussi le pari de faire de Black swan un film à la fois conventionnel et marginal. Aronofsky aime répéter que son film découle d’un cinéma totalement indépendant, uniquement porté par la liberté artistique et qui ne s’adresse à aucun profil de spectateur particulier. Mais le constat est sans appel : Black swan est devenu le film dont tout le monde parle – en bien – et que tout le monde veut voir. Contrairement à ce qu’affirme le cinéaste, ce succès fulgurant n’est pas si étonnant : en ne s’adressant à personne, le scénario de Black swan s’adresse à tout le monde. La démence d’un personnage est un sujet cinématographique toujours intrigant, la danse est un art visuel et sonore des plus touchants – surtout quand il s’agit du Lac des cygnes de Tchaikovski –, et une actrice comme Natalie Portman reste un atout indiscutable pour un succès au box office. Surtout quand celle-ci est au sommet de son art.

Calquée sur le dogme de la perfection, l’interprétation de Natalie Portman n’a d’égale que sa beauté rayonnante : n’en déplaise à ses détracteurs, l’actrice porte littéralement son personnage vers les sommets de la justesse, de la crédibilité, de la réussite. Il faut dire que le rôle disposait d’une double difficulté. Tout d’abord, celle, évidemment, de la dégénérescence. Interpréter un personnage qui dispose d’une réalité fantasmée relève de la démagogie. Car si la personne de Nina est véritablement tourmentée, ce n’est pas tant sa folie qui la rend surprenante mais paradoxalement sa normalité. Ces scènes où la danseuse voyage au pays de la notoriété et de la paranoïa transpirent le malaise, le tourment, voire le supplice. Pour notre plus grand bonheur, Darren Aronofsky a transformé la réalité en un cauchemar permanent.

Enfin vient la difficulté purement technique liée à l’interprétation d’une danseuse. Là encore, la précision de Natalie Portman dans cet art du mouvement étonne par son caractère chirurgical. Les seconds rôles ne sont pas reste ; le cynisme de Vincent Cassel (en chorégraphe manipulateur) et la fraicheur de Mila Kunis (en danseuse aguicheuse) apportant leur touche d’étrangeté à l’instabilité de ce récit maitrisé.

Un film providentiel

Incontestablement, Aronofsky est le fer de lance d’un cinéma composé d’une multitude de collisions visuelles. Si les split-screens de Requiem for a dream servaient à matérialiser la multiplicité des points de vue au sein d’une même scène, le cinéaste use dans Black swan d’un élément purement intrinsèque à l’univers de la danse : le miroir. En y capturant sa matière, le réalisateur a fait le pari d’y refléter la profondeur symétrique d’un personnage schizophrène et borderline. Comme un symbole, la contemplation que provoquent ces innombrables miroirs accoucheront d’une terrible réalité. Si le rendu de cet artifice rempli à merveille ses fonctions (à savoir rendre visible la dualité d’une personnalité), on ne pourra que reprocher sa relative simplicité. Non sans efficacité, le procédé manque néanmoins de génie. Dommage, car la caméra du cinéaste fait véritablement des merveilles : les dos sont filmés comme des visages, le grain apporté à l’image est saisissant et les scènes de danse disposent d’une scénographie indiscutablement sublime – le coté fantaisiste de la performance physique (la transformation animale) est tout aussi convaincant et agrémente le film d’une sensation bestiale tout à fait particulière.

Plus ennuyeux, le schéma narratif du film est indiscutablement maladroit. En évitant de prendre parti, le fil conducteur du scénario entremêle ses cotés troisième et première personne : vivons-nous cette fable de l’intérieur (sommes-nous manipulés ?) ou de l’extérieur (créant un quelconque pathétisme) ? Qu’est-ce qui relève du domaine de la vérité et du domaine du fantasme ? Cette succession d’incertitudes fera perdre le spectateur dans un infini brouillard d’interprétations hasardeuses : « et si la fin n’était pas la fin ? », « Pourquoi sa mère se retrouve subitement dans le public alors qu’elle est censée avoir le poignet cassé ? ». Aronofsky est donc tombé dans le piège de ce genre de récit torturé : il use jusqu’à épuisement du coté manipulateur de son film pour en accoucher d’une multitude de scènes inutiles, répétitives mais surtout incohérentes – la fin partiellement improbable. Le cinéaste justifie ainsi tous ses drôles de choix en se reposant sur le sujet de la folie filmée. Cette instrumentalisation relève d’un providentialisme profondément condamnable.

Conséquence d’un film mal construit, l’empathie s’évapore, la surprise s’évanouie dans un condensé de banalité (la fin subjectivement hollywoodienne en est l’exemple le plus frappant) et l’absence d’émotion vient, fatalement, faire irruption dans la froideur de ce film-matière. Difficile en effet de s’attendrir sur le sort de Nina, tant le pathétisme de sa situation est broyé par une surcouche d’effets anxiogènes simplistes (le coupage des ongles, le grattement du dos) et d’éléments caricaturaux qui sonnent creux (la mère aliénée, la danseuse coincée sexuellement, le chorégraphe machiavélique). Ainsi, la construction du film se veut faussement linéaire, coincée entre une évolution pénible du comportement (l’allusion perverse, crue et inutile au sexe qui semble fabriquée pour une bande-annonce) et des relations (les conflits mère-fille, superficiels au possible). Les scènes délirantes, parfois abominables de longueur, marquent alors les limites du cinéma d’Aronofsky qui n’arrivera ni à atteindre les cimes de la virtuosité, ni à proposer une quelconque réflexion de surface. Loin d’être insipide, Black swan est un film possédant le goût amer de la déception : c’est un petit moment de bonheur cinéphilique ponctué d’une multitude de regrets.

Bruno R.

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