Critique : « Cogan : Killing Them Softly », un film de Andrew Dominik

Cogan : Killing Them Softly De Andrew Dominik Avec Brad Pitt, Scott McNairy, thriller

Affiche du flm killing them softly

Le film commence et se termine par des discours de Barack Obama, alors candidat démocrate à la présidentielle américaine de 2008. Le monde traverse une crise sans précédent, les bourses dérapent, le chômage explose, les États s’endettent. Frankie et Russel, eux, veulent s’enrichir. Ce sont des gangsters de pacotille : Frankie est un junkie transpirant, sale et puant qui a fait du vol de chiens de race sa principale source de revenus. Les deux compères se retrouvent dans une rue vaste et dévastée par la misère ; des papiers volent dans tous les sens, comme dans une déchetterie. Bientôt, ils iront braquer un tripot tenu par des malfrats louches. Le braquage est tendu mais est une réussite. Les voici désormais traqués par Jackie Cogan, un tueur cool et sensible, démarché par les malfrats qui veulent, évidemment, se venger.

Le scénario, fait de rares subtilités, est simpliste mais d’une efficacité redoutable. Surtout, les personnages, nombreux, sont travaillés et disposent chacun d’une personnalité qui leur est propre. Leurs connections sont logiques et crédibles tandis que les nombreux dialogues qui forment le socle du film sont d’une qualité évidente. Même si beaucoup pesteront contre un rythme parfois mollasson, faute à une certaine répétitivité de l’action, le film reste le fruit d’une écriture aboutie où les nombreuses situations, qui vont du violent passage à tabac aux confidences intimes d’un tueur à gages dépressif, disposent d’une tension palpable et d’enjeux réels. Comme son titre l’indique timidement, Cogan : Killing Them Softly n’est d’ailleurs pas un film d’action, mais plutôt un film qui présente de manière pragmatique les déboires de la société américaine, véritable machine à créer de l’injustice et, par un prolongement inéluctable, de la criminalité. Andrew Dominik continue donc de dresser le portrait d’une Amérique bâtie sur le paradigme de la finance et de la performance, sujet déjà largement abordé dans son précédent film, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Stratifiée au possible, la société qu’il décrit n’avance que par l’individualisme de ses composantes que sont, d’une façon délibérément ironique, les personnages de ce film noir.

Si le film présente une vision particulièrement pessimiste et cynique de l’Amérique, Andrew Dominik a néanmoins su lui insuffler une dose d’absurdité qui le rend, à de très nombreux moments, formellement cocasse. Le personnage de Mickey, à l’apparence et au comportement assez étonnants pour un tueur à gage, apportera par exemple un comique de situation très efficace car dilué avec subtilité – l’ensemble reste plausible. Cet humour, calibré avec justesse et qui fait de l’absurdité non pas un outil de divertissement mais bien un moyen de transmission de propos, pourrait d’ailleurs rappeler celui des frères Coen (on pense notamment à The Big Lebowski ou Fargo). Accentué par une mise en scène très singulière, que ce soit dans le cadrage ou dans les nombreux effets volontairement kitchs – le moment où Frankie et Russel se défoncent, constitué de nombreux ralentis avec comme fond musical le titre Heroin des Velvet Underground, est franchement grotesque –, le ton est volontairement léger et donne au film un faux air de série B.

Cogan : Killing Them Softly souffre cependant d’un manque cruel de profondeur, tant son propos reste vague et naïf. La référence à Obama, censée rendre crédible cette histoire en créant un lien avec la réalité, constitue une excellente idée mais est, hélas, très maladroitement exploitée – elle lorgne grassement avec la caricature. En ce sens, l’entreprise de Dominik paraît quelque peu providentielle, voire hallucinée.

Bruno R.

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