Critique : « Dancer in the dark », un film de Lars von Trier

Dancer in the dark De Lars von Trier Avec Björk, Catherine Deneuve, Drame

Affiche du film Dancer in the dark

Dancer in the dark se veut nettement plus complexe que le laissaient entendre certaines critiques qui avaient jugé providentiel son attrait pour le drame simple: pour certains, il s’agit du plus mauvais film de Lars Von Trier. Drôle de constatation, tant la maitrise du réalisateur danois brille autant par l’originalité de son traitement que par le fatalisme de son propos ; mais surtout, le film est une célébration, permanente et rarissime, de l’intelligence du récit.

Selma Jezkova est une immigrée tchèque qui vient d’emménager avec son fils aux Etats-Unis. Travaillant dans une usine métallurgique, elle trouve son bonheur dans la musique et, plus précisément, dans les comédies musicales américaines. Mais Selma cache un terrible secret qui va profondément accélérer le cours de sa vie et de celle de son fils.

En privilégiant une mise à nue, violente mais silencieuse, des personnages qui forment sa fiction, Lars Von Trier aborde l’intrigue d’une manière très intimiste, voire portraitiste. La description du personnage monstrueusement naïf de Selma, interprété par une Björk phénoménale, constitue le point d’appuie de l’ensemble du film, tant l’émotion provoquée par sa situation n’aura d’égal que sa détresse exponentielle. Figure sociale évocatrice, son personnage est utilisé comme le martyr d’une société américaine qui croule sous les incompréhensions et l’absurdité de son système intéressé. Quand son attrait pour le modèle communiste, qui est le système de ses origines, devient la base d’un argumentaire visant à déqualifier son être, le film plonge lui-même dans une dialectique de la raison : Dancer in the dark reste, avant tout, un film politique ; politique dans sa vision organisée de la souffrance morale et physique ; politique dans son désir de révolte permanent.

Avec son film, le réalisateur danois prolonge aussi l’expérimentation de son fameux Dogme95 en y appliquant ses grandes lignes, fondatrices du mouvement. Peu ou pas d’effets spéciaux ne viendront ternir l’apparence de cet objet cinématographique authentique : la capture du réel est la principale obsession de Dancer in the dark. La caméra du cinéaste, proche du documentariste, est d’une violence rare, sublime et charnière d’un cinéma inestimable : c’est cette fameuse audace au repos amoureuse des périls de Jeunet ; par la pauvreté plastique de son œuvre, Lars Von Trier parvient à capturer le temps qui passe et l’inéluctabilité d’un drame futur. Les séquences clippées et fantasmatiques, qui voit Selma devenir la protagoniste d’une comédie musicale imaginaire, contraste de manière brutale avec la froideur de l’ensemble. La dualité de cette mise en scène, qui ose passée d’un extrême à l’autre avec une facilité déconcertante, s’interprète comme la symbolique d’un monde schizophrénique, errant dans une réalité de plus en plus fantasmée. L’injustice frappe la pauvreté ; la misère n’en est que plus misérable. Cette tristesse expressive et exubérante deviendra, dans la séquence finale, le bonheur utopique d’une femme brisée par tant d’abus humains.

Ce mélange entre comédie musicale extravertie et mélodrame poignant parvient à saupoudrer le film d’une touche onirique des plus justes. Cette descente aux enfers d’une femme en passe de devenir aveugle est, par sa simplicité naturelle, bouleversante : ce personnage vivant est le fruit d’une écriture parfaitement aboutie et nullement prosaïque. Il faut dire que la direction artistique est particulièrement généreuse (Catherine Deneuve en ouvrière solidaire, David Morse en flic détestable) et le choix de Björk en tant que premier rôle est si judicieux qu’il apparait, définitivement, comme mémorable. Equilibré au possible par cette balance maitrisée d’effets scéniques, Dancer in the dark est un film véritablement salutaire ; en ces temps d’obscurantisme aigri et de folie démocratique dangereuse, son message se veut tributaire d’une pensée furieuse qui, paradoxalement, fait un bien fou.

Bruno R.

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