Critique : « Dans la vallée d’Elah », un film de Paul Haggis

Dans la vallée d’Elah De Paul Haggis Avec Tommy Lee Jones, Charlize Theron, Drame

Affiche du film Dans la vallée d'Elah

Comme la plupart des conflits armés, la guerre en Irak a fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques : Jarhead, Demineurs, Green zone, Fahrenheit 9/11, etc. Cette liste non exhaustive souligne ainsi la grande diversité avec laquelle de nombreux cinéastes ont traité le sujet – documentaire, action, drame … Alors que la grande majorité de ceux-ci s’intéressent avant tout à ceux qui font la guerre, Dans la vallée d’Elah, réalisé par l’américain Paul Haggis, présente avec une dramaturgie profonde les dégâts latéraux de « la troisième guerre du golfe » : Hank Deerfield, sexagénaire retraité, apprend que son fils Mike, soldat envoyé en Irak, est rentré au pays mais que celui-ci ne donne depuis plus signe de vie. Face à tant d’incompréhensions, le vieux père, fatigué par un monde qu’il ne comprend plus, décide alors de partir à sa recherche.

En imprégnant à son récit une dose importante de fatalisme – la mort comme épicentre de la guerre –, Paul Haggis parvient à faire de celle-ci une véritable figure dramatique qui, par sa vulgarité et par sa soif de violence, laissera des traces indélébiles dans les comportements de ceux qui la forment et de ceux qui la subissent. Un film très pessimiste porté par des acteurs de grande classe.

A la recherche de la vérité

Dans la vallée d’Elah est un film qui ne tourne pas en rond, qui cherche directement l’objet de sa convoitise, à savoir la vérité. Dès les premiers instants, pour ainsi dire dès la première séquence, Hank recevra un coup de fil détonateur qui lui apprendra que son fils est disparu, non pas en Irak, mais aux Etats-Unis – il est rentré depuis quelques jours, sans donner aucunes nouvelles. La façon dont la scène est traitée est d’une noirceur profonde, tant la difficulté de la tâche qu’attend le père semble insurmontable : la solitude et l’autarcie dont font preuve les parents du jeune disparu renforce ce sentiment. Très rapidement, le film prendra alors des allures d’enquête policière, croisant les portraits et les destins vers une même destination : l’empire de la mort.

En confrontant réalité absolue – monotonie de la vie, conflit entre bureaucrates, mort inévitable – et symbolisme providentiel – patriotisme, utopisme américain –, Paul Haggis parvient à créer une atmosphère toute particulière, où baigne amertume et nostalgie, rappelant sans si méprendre l’œuvre du grand Clint Eastwood. Pas étonnant dans le sens où grand nombre des films de ce dernier ont été écrit par Paul Haggis – Lettres d’Iwo Jima, Mémoires de nos pères ou encore Million Dollar Baby. Ainsi, le récit de Dans la vallée d’Elah est d’une précision extrême et découle d’une écriture particulièrement profonde : les personnages sont travaillés et les situations toujours très cohérentes. Evitant la surenchère et la confusion, ce récit de situation, basé sur un scénario profondément moralisateur, profite alors à un rythme d’une justesse exceptionnelle, fondé sur l’alternation de scènes intimistes et de scènes dites « policières » qui agrémentent le film d’une tension permanente : celle de la guerre et de l’horreur, transportée sur le territoire américain.

Profondément pessimiste

Il faut dire que le paradoxe créé par le calme de Hank, ancien de la police militaire, et l’effroi des atrocités commises en Irak – présentes par le téléphone portable du disparu – et aux Etats-Unis – le drame inéluctable – donne au film toute sa puissance. Ce sexagénaire, au visage dur et marqué, impose un coté humaniste des plus émouvants : son combat, perdu d’avance, relève d’une véritable épopée contemporaine. Cherchant les moindres indices, se trainant de lieux en lieux, son voyage le transformera à jamais et le confrontera aux nombreuses incohérences et absurdités de nos sociétés dites modernes. Cet effondrement des mythes nationaux, notamment dans la scène finale, signe la fin du rêve américain vécu par le vieil homme. Un personnage autant symbolique que réaliste.

L’omniscience de la guerre est ainsi filmée avec une grâce éloquente. Les plans, souvent fixes et très descriptifs, parviennent à souligner la solitude d’un réel antihéros, antipathique mais combatif – là aussi, le rapprochement avec Eastwood est inévitable. Le duo que celui-ci formera avec la détective Emily Sanders, jouée par une Charlize Theron qui n’en finit pas de nous étonner par sa justesse, pourrait faire croire à un semblant d’optimisme, mais restera inéluctablement avorté dans une spirale de mélodrames qui semble interminable. Le véritable gouffre générationnel existant entre Hank et ses contemporains rappel fortement le personnage de Bell dans No country for old men, aussi interprété par un Tommy Lee Jones exceptionnel de crédibilité : la profondeur des Etats-Unis et la multiplicité des chemins écrasent littéralement les deux personnages dans leur quête utopique – la recherche de l’enfant, la recherche du tueur invisible.

La puissance narrative exceptionnelle dont faire preuve Dans la vallée d’Elah lui confère une vigueur émotionnelle sublime. Pessimiste au possible, le film de Paul Haggis souligne le caractère irréversible de la guerre. Émouvant et saupoudré d’un symbolisme qui pourrait faire sourire, Dans la vallée d’Elah, en faisant figure de reflet d’une époque parfois absurde, n’en reste pas moins une œuvre engagée et en devient alors une arme de dénonciation politique à l’efficacité redoutable.

Bruno R.

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