Critique : « De rouille et d’os », un film de Jacques Audiard

De rouille et d’os De Jacques Audiard Avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, drame

Affiche du film De rouille et d'os

De rouille et d’os est un film mystérieux. D’abord, ce titre, brutal, à la formule inhabituelle, désignant avec froideur cette opposition de matières qui, assurément, définit le film. Ensuite, il y a ce parfum de secret qui accompagne sa sortie : peu d’informations ont filtré sur son contenu, seul le synopsis a été plus ou moins dévoilé par une vague bande d’annonce assez exigüe, qui ne dévoile pas grand chose sinon l’existence d’une histoire d’amour entre un boxeur et une jeune femme en fauteuil roulant, victime d’un accident. Enfin, il y a ces histoires, toutes ces histoires, qui gravitent autour d’une sortie saupoudrée d’une certaine dose de folie : on raconte, par exemple, que Marion Cotillard a tourné ce film dans le plus grand des secrets, sans le signaler à ses employeurs américains qui lui aurait interdit le déplacement – au même moment, elle tournait The Dark Night Rises de Christopher Nolan.

Rendre belle la violence

Mais que se cache-t-il derrière l’un des films les plus attendus de la sélection cannoise ? Finalement, pas grand-chose. De rouille et d’os est un film fin, complexe dans ses mécaniques, un film qui ose dévoiler, sans retenue, toute la puissance émotionnelle de ses composantes – je parle de ces situations terribles, de ces personnages détruits par la vie, l’injustice et l’absurde. C’est un film suspendu dans le vide où tout y est décrit d’une manière brève mais concrète, comme Jacques Audiard a l’habitude de le faire. Oui, De rouille et d’os est un grand film, un grand mélodrame, une magnifique partition de cinéma d’auteur animée par une mélancolie majestueuse et une envie irrésistible de créer de l’émotion et du pathétisme. C’est d’ailleurs cette envie, permanente et continue, qui guide le film, qui lui sert de fil conducteur et qui l’alimente en séquences fortes, contractées au possible par des ralentis contrôlés mais généreux, explicites mais délicats.

Si Jacques Audiard a déclaré ne pas aimer la violence, c’est néanmoins celle-ci qui guide les drames qui se nouent et se dénouent sous nos yeux troublés et impuissants. Qu’elle soit physique ou morale, la violence fait partie intégrante des personnages de son cinéma et De rouille et d’os ne faillit pas à la règle. Audiard sait filmer cette brutalité avec majesté, contraste et spontanéité. Il sait la rendre belle et émouvante tout en la repoussant avec force. Il suffit de voir ces magnifiques séquences de combats de rue, organisés pour de vulgaires paris, dont Ali prend part avec une excitation certaine. La caméra du réalisateur s’y fait absente, douce, voire poétique ; les coups sont brutaux et ignobles mais ils portent un espoir, celui de la révolte, du changement et de la fuite en avant.

Audiard fait du Audiard

De rouille et d’os est un film délicat, bénéficiant d’une écriture extrêmement précise. L’enclenchement des évènements se veut direct, porté par la logique d’une histoire incontrôlée qui, au fil des minutes, semble s’émanciper de ses frontières et de son périmètre. Si les personnages bénéficient d’une profondeur incontestable, c’est surtout leur mise en relation qui brille par sa spontanéité et par sa simplicité. Comme toujours chez Audiard, les petites histoires font la grande, et l‘apparition d’une multitude de messages à caractère politique rend son spectacle encore plus savoureux : le film s’engage constamment, en filmant, d’une manière extraordinairement subtile, la misère de chacun dans sa singularité la plus propre.

De rouille et d’os, film fait de mouvements, d’oppositions et de fatalités ; en ce sens, il s’agit du digne héritier de la filmographie de son réalisateur. Audiard fait du Audiard, diront ses détracteurs : ils auront raison. A la source de tout, il y a toujours cette rencontre hasardeuse, pour ne pas dire improbable, entre le puissant et le faible. Encore et toujours, cette histoire d’amour, folle car instable, magnifique car avortée ; aussi, on dira que des séquences de ses précédents films se répètent, comme celles situées en boite de nuit, aux musiques sourdes et envahissantes, dont Audiard raffole pour filmer les regards et les mouvements. Mais, par-dessus tout, il y a ces scènes à l’intensité folle, qui vous nouent le cœur avec une incroyable facilité, et qui montrent qu’Audiard reste d’abord un conteur d’histoire au talent exceptionnel.

Ce qui manque à ce film choc, c’est peut-être cette forme de marginalité qui, de manière inéluctable, disparaît avec le temps et l’évolution du statut de son cinéaste. Bien sûr, Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts sont géniaux, voire parfaits, mais il est vrai qu’il existe dans ce film une tendance presque obsessionnelle d’en faire, faussement, des gens du quotidien, assaillis malgré eux par le malheur et écrasés par la fatalité de la coïncidence. Ainsi, il est évident qu’Ali porte sur ses épaules un poids excessivement lourd, surchargé par tant d’enjeux et de responsabilités, quitte à devenir un personnage sur lequel le sort s’acharne avec une certaine provocation. Néanmoins, si l’accumulation des extrêmes provoquerait presque une banalisation du malheur et donc un affaiblissement de son intensité, la grande force du film est de ne jamais tomber dans la caricature ni dans le grotesque : De rouille et d’os bénéficie toujours de cette crédibilité propre aux films du réalisateur français qui, encore une fois, parvient à transformer la banalité d’un scénario simpliste au possible en véritable moment de cinéma, aussi bien destiné aux cinéphiles avertis qu’au grand public désireux d’émotions et de saisissement. Et là est surement la plus grande noblesse du film.

Bruno R.

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