Critique : « Des hommes et des dieux », un film de Xavier Beauvois

Des hommes et des dieux De Xavier Beauvois Avec Lambert Wilson, Michaël Lonsdale, Drame

Affiche du film Des hommes et des Dieux

Il est toujours difficile d’adapter un événement réel au cinéma, surtout quand celui-ci fut considéré comme un terrible drame national. La peur de la tromperie, du mensonge ou de la mauvaise retranscription est une appréhension légitime dans ce type d’entreprise. Heureusement, le dernier film de Xavier Beauvois parviendra à surmonter avec une puissance certaine le défi: Des hommes et des dieux est en effet une claque cinématographique comme rarement vu cette année au cinéma. A l’aide du talent de ses acteurs, le cinéaste français réalise sans doute le film idéal sur le thème abordé.

Une lenteur vivante

Des hommes et des dieux est l’adaptation cinématographique de l’assassinat des moines de Tibhirine en mai 1996. Occupant leur monastère situé en Algérie, les sept moines furent kidnappés par le « Groupe Islamiste Algérien » après plusieurs de ses avertissements.

Derrière un tel sujet, autant sensible que philosophique, l’adaptation se devait être naturelle et sans supercheries providentielles ; tant le contraste aurait pu modifier notre perception historique. Heureusement, Xavier Beauvois est parvenu à créer une atmosphère unique qui réussit à transpercer l’âme du spectateur dès les premiers instants. A travers la monotonie quotidienne de ces moines au grand cœur, le réalisateur donne à son film un coté documentaire des plus saisissants et des plus captivants : la nature, l’homme et ses relations sont filmés avec une grandiloquence évidente.

On pourrait reprocher un rythme très lent ; on retiendra surtout une image sublime et une émotion vivante. Pour parvenir à un tel résultat, Xavier Beauvois a choisi de prophétiser en créant en tension permanente : le drame, que rien se semblait empêcher, pas même la générosité exemplaire des croyants, se dessine, étape par étape, sous nos yeux impuissants et abusés.

Le message est, par voie de conséquence, profondément moralisateur mais jamais terni par une perversion facile et accablante de l’intolérance religieuse. En ces temps de stigmatisation primaire et particulièrement maladroite, Des hommes et des dieux s’inscrit ainsi dans un long processus pacifiste du culte religieux. Et là est sa plus grande force : à travers l’acte barbare dont serrons victimes ces pauvres moines, le spectateur parvient néanmoins à ressentir une profonde colère envers cette terrible situation, mais sans jamais pour autant tomber dans la critique religieuse molle. Le traitement du sujet est donc d’une réussite exemplaire et représente une ode au cosmopolitisme.

La genèse d’un drame

Filmer la vie d’un monastère durant près de deux heures semblait suicidaire : le résultat sera passionnant. Passionnant, Des hommes et des dieux le sera dans l’approche physique de son sujet. Pas de dialogues sourds, peu d’inutilités et aucune lassitude sont les marques d’un film maitrisé de bout en bout. Les plans extérieurs, contrastant avec la froideur parfois morbide des intérieurs, sont d’une beauté époustouflante. Grâce à un montage maitrisé, les sons et bruitages s’unissent aux images et parviennent à créer une harmonie parfaite, synonyme d’éblouissement sensoriel. Il ressortira ainsi du film une ambiance unique. Mais ce calme apparent sera perturbé par les terribles évènements meurtriers qui apparaîtront. Le contraste entre la première et seconde partie du film est alors saisissant. Jusqu’au paroxysme du récit, la tension ne fera que grandir et rappellera aux plus naïfs la terrible cruauté dont sont capables certains de nos semblables. Face à celle-ci, la générosité des condamnés est exemplaire. Une citation représentative de l’état d’esprit des moines, souvent peu conscients du danger auquel ils étaient exposés.

Portant l’ensemble du récit, les moines de Tibhirine devaient être interprétés par une paire d’acteurs au talent indiscutable. Heureusement, le casting est, là aussi, une entière réussite. Lambert Wilson, chef de file, et ses acolytes – Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin, pour ne citer qu’eux – sont à l’image de leur film : excellents. Réussissant à traduire toute la dureté de la situation, ils parviennent à imposer un ton froid mais humain d’une sincérité sublime. Des interprétations tout simplement parfaites donnant au film un terrifiant réalisme.

Bien sûr, on pourra reprocher à Des hommes et des dieux de parfois privilégier le sens aux images. On pourra aussi lui rappeler qu’un film se doit d’être un peu plus rythmé. Mais la force avec laquelle il s’attarde sur la genèse d’un drame si émouvant est réellement exceptionnelle. Un film à la fois terrifiant, moralisateur et intelligent. Mais surtout émouvant et réussi.

Bruno R.

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