Critique : « Empire du soleil », un film de Steven Spielberg

Empire du soleil De Steven Spielberg Avec Christian Bale, John Malkovich, Drame

Affiche du film l'empire du Soleil

Empire du soleil – et non « L’Empire du soleil » comme il est souvent faussement appelé – est un film difficilement classable. Jonché de touches émotionnelles souvent très contemplatives – pour ne pas dire maladroites –, le film du géant américain Steven Spielberg possède néanmoins la force caractéristique de l’œuvre profondément historique. Adapté du roman autobiographique de James Graham Ballard, Empire du soleil retrace en effet l’histoire du jeune écrivain qui, en 1941, fut capturé en Chine suite à son invasion par le Japon. Se servant du contexte difficile de l’époque, Steven Spielberg parvient à y établir une figure dramatique présentant, d’une manière très stylisée, la vie d’un camp de travail vu par la naïveté d’un enfant passionné d’aviation.

Très déséquilibré

Le premier reproche que l’on pourrait adresser à Empire du soleil est son déséquilibre exorbitant. Le film, qui privilégie la mise en place particulièrement longue d’un contexte très particulier – le jeune Graham est issu d’une riche famille anglaise vivant en Chine – au détriment d’un rythme très mollasson, se veut ainsi littéralement coupé en deux, que ce soit dans son propos ou dans son traitement. La première partie, présentant l’avènement de l’invasion japonaise à travers le regard de ce jeune enfant, naïf et émerveillé par tant de spectacle, baigne inéluctablement dans un climat de mensonge, de fausseté. La faute à une lenteur parfois exécrable (et inutile) et à des évènements traités avec une sorte d’onirisme souvent maladroit. La perception de James étant parsemée d’incompréhensions (la disparition de ses parents ne semble guère l’attrister par exemple), Empire du soleil penche, durant près d’une première heure peu passionnante, vers l’œuvre maladroitement travaillée, peu profonde mais surtout extrêmement providentielle : utiliser faussement la guerre et ses atrocités (meurtres de civils, panique générale) pour justifier une once d’effroi chez le spectateur. Objectif que le film ne parviendra jamais à assumer durant sa trop longue introduction.

Néanmoins, le film prendra une tournure nettement plus dramatique durant sa deuxième et troisième partie, les personnages parvenant enfin à exprimer toute leur profondeur et leur humanité. Dès l’arrivée de James dans ce fameux camp de travail, qui sera suivi de nombreuses rencontres et de nombreux évènements tous traités avec une maitrise certaine, Steven Spielberg parviendra à créer un éclatement émotionnel des plus efficaces : le quotidien étant filmé avec une envie de retranscription réaliste indéniable, le déroulement se veut là aussi assez lent mais paradoxalement très démonstratif. La mort, les assauts ennemis – perçus avec grâce par James, celui-ci étant passionné d’aviation –, l’ennui mais aussi la joie alimentent tour à tour cette ascension dramatique avec un brio superbe. Les hommes s’organisent, établissent leurs propre règles et créent ainsi une société baignant dans une tension permanente, tension matérialisée par les barbelés délimitant ce nouveau territoire. L’apogée sensationnelle interviendra alors dans la troisième et dernière partie où James devra s’imposer une maturité et une intelligence pour survivre : la métamorphose et la transformation imposées par la guerre est autant flagrante que terrifiante – la scène finale, très émouvante, en est la plus forte représentation.

Cette mécanique romanesque particulièrement efficace est aussi permise par l’intelligence avec laquelle le réalisateur parvient à imposer une figure certes dramatique de la guerre, mais aussi et surtout humaine. Les situations comiques s’alternent, le contraste entre la joie de l’enfant et l’effroi de l’adulte est saisissant et donne au film ses plus belles scènes. Le message de Spielberg est donc profondément moralisateur, dans le sens où il reflète en l’enfant la face la plus sensuelle de l’être humain, à savoir l’amour ; émotion aux antipodes de la guerre. Ce contraste, ce paradoxe (comment exprimer de l’amour quand le Monde est absurde, inhumain ?), est alors la principale force de ce film polymorphe.

Estampillé Spielberg

Steven Spielberg est considéré par beaucoup comme un cinéaste privilégiant la forme au fond, privilégiant un cinéma télévisuel qui ne laisse plus le spectateur interpréter (voir réfléchir) mais seulement amasser des effets visuels et sonores en tout genre. Accusation relativement fausse, comme le souligne le début de cet article. Néanmoins, il est clair qu’Empire du soleil est un film qui ne déroge pas à la règle de tous les Spielberg : imposer, par un enrobage visuel et sonore sensationnel, un paradigme qui ferait du cinéma un art avant tout sensoriel et non intellectuel. En effet, la mise en scène du film relève tout d’abord d’une accumulation souvent excessive de symbolisme ; caractère d’ailleurs présent dans nombre de films du cinéaste. Dans Empire du soleil, celui-ci est alors présent dans la quasi-totalité des séquences possédant une grande tension : bombardement mythifié, explosion nucléaire divinisée, amitié fantasmée (le lien entre James et le jeune japonais parait souvent niais, voir irréel car très improbable). En rendant l’image très lumineuse par le biais d’effets envahissants, Steven Spielberg donne, assez maladroitement, une touche profondément irréelle à son film. Ainsi, certaines séquences contrastent nettement avec le caractère réaliste que le film possède car elles apparaissent énormément extrapolées (mention spéciale à l’explosion atomique, censée apportait une dramaturgie profonde). Ce regret est d’autant plus fort qu’Empire du soleil traite d’un sujet aussi peu abordé au cinéma que dans les manuels scolaires. En ce sens, le film reste alors une œuvre profondément historique malgré quelques fantaisies très regrettables.

Néanmoins, d’un point de vue purement technique, le film de Steven Spielberg est une véritable réussite. En effet, comment ne pas s’extasier devant une photographie aussi somptueuse ? Les couleurs sont sublimes, les plans remarquables et la caméra semble être toujours au bon endroit. De plus, le déroulement du film étant très chronologique, le réalisateur américain parvient à rythmer celui-ci avec une excellence certaine. Enfin, ce qui permet à Empire du soleil d’être, certes imparfait, mais néanmoins captivant, est la qualité indiscutable des acteurs qui le constituent. Christian Bale, âgé de seulement douze ans (son premier grand rôle), se révèle en effet particulièrement convaincant en réussissant à allier maturité et naïveté avec un naturel exceptionnel. Pour Spielberg, l’enfant fut d’ailleurs très difficile à dénicher, près d’une centaine de candidats ayant passé le casting. Ce personnage, si fort et si complexe à interpréter, se devait être interpréter avec justesse.John Malkovich, dans un rôle d’adulte assez pervers et finalement très individualiste, apparait lui aussi comme particulièrement convaincant, son physique atypique renforçant évidemment cette impression.

En faisant d’Empire du soleil un film à la fois historique mais aussi très fantaisiste, Steven Spielberg se mélange inévitablement les pinceaux. Néanmoins, fort d’une photographie exquise et d’un casting flamboyant, le film possède une force indéniable, puisant sa vitalité dans un symbolisme parfois irritant mais particulièrement touchant : l’enfant face à l’adulte, l’amour face à l’absurde. Le film reste imparfait et apparait comme une sorte de brouillon à La liste de Schindler, où le réalisateur parviendra à affirmer une certaine maturité qui manque, hélas, à Empire du soleil.

Bruno R.

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