Critique : « Fighter », un film de David O. Russell

Fighter De David O. Russell Avec Mark Wahlberg, Christian Bale, Drame

Affiche du film Fighter

Au même titre que le western ou le film de gangsters, le film de boxe apparait comme un genre purement hollywoodien, incessamment traité par une industrie qui semble prendre un plaisir indéniable à en retracer les romances, qu’elles soient dramatiques, comiques ou fantasmatiques. Des films comme Les lumières de la ville (1931) de Charlie Chaplin, Rocky (1976) de Sylvester Stallone, Raging bull (1980) de Martin Scorsese ou, plus récemment, Million dollar baby (2004) de Clint Eastwood confirment l’idée que la boxe est un élément cinématographique à part entière disposant d’une profondeur certaine et d’une complexité qui lui est propre. Dans ce contexte, Fighter étonne par sa qualité formelle assez réjouissante et parvient à renouveler un genre déjà traité maintes et maintes fois. Incontestablement, il s’agit d’un film puissant, maîtrisé et bâti sur une écriture aboutie.

Une histoire empathique

A l’image de nombre de films du genre, Fighter retrace une histoire vraie, celle Micky Ward, boxeur âgé d’une trentaine d’année qui arrive à un tournant décisif de sa carrière. Entrainé depuis toujours par son frère ainé Dicky, ex-légende du combat devenu toxicomane, Micky va devoir ériger son propre chemin afin d’atteindre les sommets de la notoriété. Sa quête personnelle va se confronter à l’ambition de toute une famille, et le boxeur devra faire des choix déterminants pour définitivement propulser une carrière qui stagne depuis plusieurs années.

La grande force du film est de présenter une multitude de portraits au sein d’une même situation. Si l’épicentre de ce récit complexe repose évidemment sur le personnage de Micky, incarné par un Mark Wahlberg étonnant de crédibilité, les personnages environnants occupent une place prépondérante dans l’évolution du fil narratif. Cette multiplicité des points de vue est d’autant plus efficace que le film est construit sur un équilibre irréprochable, faisant de chacun des protagonistes de cette romance un élément essentiel du scénario. Si la mère et les sœurs du boxeur disposent de personnalités atypiques mais convergentes – nerveuses et physiquement repoussantes –, le véritable point d’ancrage du film repose sur le duo que forme Micky et Dicky, deux frères que tout semble opposer : physiquement tout d’abord (l’un est maigre, l’autre musclé), mentalement (l’un est nerveux, l’autre posé) et moralement (l’un se drogue, l’autre dispose d’une hygiène de vie très disciplinée). Ce contraste caricatural n’est d’ailleurs pas limité à ces deux personnages : Charlene, une jeune fille que Micky vient de rencontrer, affiche une dextérité étonnante comparée à sa belle-famille. Ce florilège de contradictions et d’oppositions, source inévitable de futurs conflits, fait baigner le film dans une amertume profonde, qui prend racine dans un fatalisme irréfutable : Micky a besoin de son frère, mais ce dernier reste la principale cause de ses échecs.

Fighter est donc un film basé sur les relations humaines, et non directement sur la boxe. C’est aussi ce qui fait tout son charme, car la sincérité qui découle de son propos est indéniable et, associée à un réalisme de premier plan, cette dernière donne au film une puissance émotionnelle inévitable. En ce sens, le schéma narratif se veut très empathique : le spectateur assiste impuissant à l’éclatement émouvant d’un lien familial fort mais impuissant. Surtout, il vit cette situation difficile avec une intimité troublante, voire culpabilisante : l’amour de Dicky envers son frère est tellement fort que l’échec de leur association parait improbable et terriblement injuste.

Filmé comme un documentaire

Au-delà du fait qu’il est un film qui étonne par le traitement de son intrigue, Fighter prouve aussi qu’Hollywood peut parvenir à imposer des méthodes cinématographiques intelligentes, basées sur une approche très méthodique du propos filmé. S’agissant d’une histoire vraie, David O. Russell a eu l’intelligence de privilégier une caméra très intimiste, dévoilant sans pudeur et avec une classe certaine chacune des situations présentées. Tel un documentariste, le réalisateur suit les mouvements de ses acteurs avec une complicité épatante. Cette constatation n’est d’ailleurs pas étonnante, dans le sens où le cinéaste a déjà réalisé de véritables documentaires, notamment Soldiers Pay en 2004. La consécration de cette représentation fidèle de la réalité reste sans contexte la performance magistrale de Christian Bale, qui incarne avec une exactitude véritablement époustouflante le personnage de Dicky – ce qui lui a valu l’Oscar mérité de meilleur second rôle. Pour son personnage, l’acteur a perdu un nombre impressionnant de kilos, rendant son apparence terriblement repoussante de maigreur. Une performance qui rappel évidemment celle déjà effectuée par l’acteur en 2003 pour The machinist de Brad Anderson.

Il est aussi intéressant de voir en Fighter une analyse de nos sociétés envahies par les caméras. Dès les premiers instants, le film se pose étonnamment en un metafilm présentant le tournage d’un documentaire sur les déboires de Dicky réalisé par la HBO – chaine de télévision américaine. L’enjeu dramatique qui en résulte conforte l’idée que Fighter se présente aussi comme un film intelligent qui parvient à déposer un regard critique sur sa propre nature. Le choix de filmer les scènes de boxe, rythmées par des commentaires en voix-off, d’une façon purement télévisuelle renforce un peu plus ce constat. Si ces scènes de combat sont relativement ratées – le rythme ainsi que les coups sonnent faux –, Fighter se dessine néanmoins comme l’exemple parfait du film hollywoodien réussi, risqué mais inévitablement idéal : c’est le paradigme de l’Entertainment dans sa plus belle apparence, qui donne enfin la parole à des personnages travaillés et à une intrigue réussie.

Bruno R.

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