Critique : « Incendies », un film de Denis Villeneuve

Incendies De Denis Villeneuve Avec Rémy Girard, Lubna Azabal, Drame

affiche du film incendies

C’est un drame familial dur mais puissant. On y côtoie des personnages qui brûlent sous le feu du destin et de l’existence : Incendies est une tragédie en plusieurs actes où chacune des scènes disposent d’un enjeu majeur. En adaptant la pièce de théâtre éponyme de Wajdi Mouawad, le réalisateur québécois Denis Villeneuve s’offre un terrain de jeu immense : géographiquement tout d’abord (on passe sans transition du Canada au Moyen-Orient), chronologiquement ensuite (sous la forme d’allers-retours temporels incessants) puis psychologiquement (on y côtoie des viols, meurtres, massacres et retrouvailles). Il faut dire que le récit était d’une complexité exigeante : à la lecture du testament de leur mère, Jeanne et Simon (des jumeaux) découvrent – enfin – qu’ils disposent d’un père mais aussi d’un frère caché, à qui ils doivent remettre une mystérieuse enveloppe. Récit historique, récit familial, récit fantomatique à la recherche des morts et des apparences, Incendies brille par l’équilibre de ses multiples propos et par une méthode théâtrale qui analyse l’Histoire dans sa vision la plus globale. Une réussite éloquente, qui nous rappel que cette dernière est d’abord faite par ceux qui la vivent.

Incendies est le récit d’une quête existentielle qui va mener les jumeaux québécois que sont Jeanne et Simon dans des tourbillons de douleurs et de malheurs, rendus nécessaires par la volonté de leur défunte mère : les révélations y seront bouleversantes et profondément pathétiques. Car en partant à la recherche de personnes qui ne sont ni mortes ni réellement vivantes, les orphelins vont devoir marcher sur les chemins empruntés des décennies auparavant par leur mère, dans un Moyen-Orient décimé par la guerre et les conflits ethno-religieux. C’est donc par la recherche du passé que les deux jeunes canadiens vont découvrir la cause et la nature de leur existence. En ce sens, le film baigne incessamment dans une amertume inéluctable : l’ancrage d’éléments passés – et donc définitivement produis – dans nos vies futures rend nos choix moins porteurs et donc moins décisifs.

Ce récit aux multiples embronchements et aux différents points de vue puise sa plus grande force dans l’équilibre magistral dont fait preuve son fil conducteur. Car en choisissant de sectionner son scénario en différentes parties (différents lieux, personnages et époques) de manière très méthodique – les évènements sont annoncés par de gros titres envahissant l’écran –, Denis Villeneuve a peut-être fait preuve d’une certaine facilité mais néanmoins d’une intelligence indéniable : jamais perdu dans les liaisons conflictuelles dont souffrent généralement les films de ce genre, Incendies tient son spectateur par la main pour l’emmener dans les plus bas-fonds du comportement humain soumis au despotisme du pouvoir religieux ou politique. Cette accessoirisation de la mise en scène prend un sens profondément dramatique dans ses derniers moments, où le titre du film apparait enfin pour clore, de façon très théâtrale, un voyage de plusieurs décennies. Le croisement des portraits – permis par la superposition des différentes situations – fait d’Incendies un film très intimiste, exposant ses protagonistes dans leur plus profonde familiarité : le spectateur apprend en temps réel les révélations que font chacun des personnages et en devient alors, à son tour, une victime. Cette complicité rend le film d’autant plus émouvant que les images présentées à l’écran sont d’une indéniable beauté, puisant toute leur force dans une photographie majestueuse – les paysages, sublimes – et dans une technicité remarquable – les contre-champs ravageurs.

En plus d’être cinématographiquement réussi, Incendies pourrait représenter l’archétype parfait du film historique destiné à un public averti et curieux. S’il ne détaille peut-être pas assez les évènements qu’il décrit – le conflit religieux explicite mais paradoxalement ignoré –, le film possède néanmoins la force imprescriptible du genre réaliste et dramatique auquel il appartient : il prouve, d’une manière fatale mais majestueuse, que l’ancrage d’une terrible réalité historique dans nos existences actuelles reste indemne.

Bruno R.

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