« L’insoutenable légèreté de l’être », un film de Philip Kaufman

L’insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufman avec Daniel Day-Lewis, Juliette Binoche, drame

Affiche de l'insoutenable légèreté de l'être

Tout commence par un échange, celui de regards conjointement intimes et véritables. Près de Prague, en 1968, le jeune médecin qu’est Tomas rencontre, donc, la jeune serveuse qu’est Teresa. De cette union naitra un amour fou et incontrôlé, probablement condamné par l’invasion de la République Tchèque par une URSS dominatrice et impérialiste. Les sentiments résisteront-ils à l’épreuve du temps et du fatalisme politique ?

Adaptation du roman culte de Milan Kundera, le film de Philip Kaufman raconte donc l’histoire commune de destins brisés par la guerre et l’exode politique. Film ambitieux s’il en est, L’insoutenable légèreté de l’être brille principalement par sa capacité à dépeindre l’atmosphère si particulière du roman de Kundera avec une souplesse des plus remarquables. L’attrait de Kaufman pour le mouvement – il suffit d’observer la passion sauvage qui se dégage de chaque scène, de chaque plan, de chaque dialogue – offre au film et à ses protagonistes un moyen d’expression unique avant tout basé sur la gestuel et les regards. De ce parti-pris scénique naitra la beauté du film, qui ne cesse de proposer à son spectateur une image photographique très travaillée, tant celle-ci apparaît comme ambigüe dans ses intentions mais explicite dans son propos. Ainsi, l’engagement politique de la mise en scène est permanant mais celle-ci s’amuse indiscutablement à jouer avec les tons et les genres, tant le coté historique et documentaire est évident et assumé – spécialement lors du siège de Prague – alors que certains moments sont clairement romanesques – notamment la dernière scène, au symbolisme presque religieux. Dans la quasi-totalité des scènes, les corps brillent par leur élasticité et leur liberté d’entreprendre à un point que l’imaginaire, que représente, par nature, le cinéma, semble disparaître au profit d’une retranscription iconophile mais très réaliste du fait historique décrit. Toute la virtuosité du film se situe alors dans cet aller-retour incessant entre fiction et réalité, permettant de faire naitre dans l’esprit du spectateur le sentiment amer de la fatalité qu’impose la terrible confrontation entre une révolte amoureuse accomplie mais fictionnelle et une révolte politique avortée mais réaliste.

Apparaît alors, au sein de cette éblouissante beauté visuelle, des figures au charisme éloquent. Si Daniel Day-Lewis et Lena Olin permettent au film de posséder un aspect érotique sauvage et extrêmement touchant de révolte, c’est d’abord la performance irréprochable de Juliette Binoche qui permet aux situations de dévoiler toute leur puissance émotionnelle. Armé d’une sincérité édifiante, son personnage diffuse en effet tout au long de ce récit fataliste une émanation naïve et sensuelle qui offre au film ses moments les plus touchants et les plus réussis – mention spéciale à la séquence du shooting photo improvisé où les deux corps nus de Sabina et Teresa dialoguent avec une rare éloquence. De même, la quête d’idéaux chimériques – ceux de l’amour et de la liberté – que pratique continuellement son personnage est d’une force des plus touchantes, tant l’empathie créée par les multiples confrontations du monde liberticide dépeint se retrouve considérablement sublimée par la simplicité de ses actes souvent désespérés mais assurément salutaires.

Le prolongement des différentes histoires de chacun dans l’Histoire d’une nation meurtrie par la guerre et le totalitarisme agrémente quant à lui le propos central du film, à savoir l’amour, d’une sublime touche d’amertume. L’amour d’une patrie, l’amour des semblables, l’amour de la liberté et des idéaux se retrouvent ainsi intimement liés par un destin commun qui s’impose de manière brutale. Si la fin du film se veut d’une certaine façon pessimiste – l’amour aura survécu à tout sauf à la banalité de l’imprévu, d’où le titre du film –, l’énergie avec laquelle sont présentées les relations amoureuses de chacun est sublime et offre au film un aspect salutaire envers ces hommes et ces femmes vivant au gré des sentiments, de la passion et, finalement, du bonheur. «Je dirais que je suis un hédoniste piégé dans un monde politisé à l’extrême», écrivait en 1981 Kundera ; des propos qui tombent sous le sens tant ceux-ci représentent à merveille la philosophie qui anime les protagonistes de L’insoutenable légèreté de l’être. Et dont le spectateur ne peut qu’apprécier la nature, noble et distinguée.

Bruno R.

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