Critique : « Intouchables », un film de Eric Toledano et Olivier Nakache

Intouchables De Eric Toledano et Olivier Nakache Avec François Cluzet, Omar Sy, Comédie

Affiche du film Intouchable

C’est le succès cinématographique français de l’année. Environ un mois après sa sortie en salle, Intouchables a déjà attiré plus de 12 millions de spectateurs. Une réussite que l’on avait plus vue depuis Bienvenue chez les Chtis de Dany Boon, sorti en 2008, chez qui la barre des 20 millions de spectateurs fut atteinte au bout d’une longue et éprouvante diffusion – le film était resté plus de 5 mois à l’affiche et détient le record d’entrées pour un film français.

Phénomène social qui puise ses racines dans une surmédiatisation logique et dans un bouche à oreille des plus flatteurs, la réussite du film s’explique aussi par la terrible conjoncture que la société française traverse depuis de longues années et que les français semblent vouloir oublier. Intouchables mise en effet sur l’optimisme inattendu d’une situation jugée dramatique en soi – dans le sens où personne ne pourrait contester son caractère dramatique – et qui se verra finalement surpasser par les bienfaits d’une morale toute aussi unanimement reconnue. Car en racontant l’histoire vraie de Philippe Pozzo di Borgo, tétraplégique richissime qui engage comme aide à domicile Abdel Sellou – renommé Driss pour l’occasion –, le film raconte avant tout l’histoire d’une rencontre imaginaire entre deux mondes fatalement opposés : celui des banlieues, rongé par l’échec social et culturel, et celui de la France d’en haut, celle qui vit dans les palaces, la musique classique et les jets privés. Et sous prétexte de la véracité d’une rencontre que les caméras de télévision avaient déjà présentée il y a quelques années dans un documentaire, le film de d’Eric Toledano et Olivier Nakache se pose en film social porteur d’une morale aussi simpliste qu’évidente : l’acception des différences et de la diversité. Mais quand la réalité du monde et de la société est écrasée par une vision aussi schizophrénique du lien social, du climat ambiant et des univers qu’il pense représenter, Intouchables devient lui-même la cible de sa propre morale puisque c’est exactement dans ce qu’il croit combattre qu’il se retrouve : le stéréotype.

A la recherche du cliché

Non content de disposer d’un synopsis particulièrement extraordinaire, Eric Toledano et Olivier Nakache profitent de ce merveilleux argument qu’est la fameuse phrase « inspiré d’une histoire vraie » pour déployer, à la moindre occasion, une pléthore de clichés qui font d’Intouchables un film autant fallacieux sur le sens qu’il donne aux actes que réducteur sur la manière dont il aborde les composantes de la société française. Pis, celui-ci semblent les justifier puisque c’est justement l’accumulation des extrêmes qui apparait comme la source évidente des situations présentées. Si le riche Philippe connait Vivaldi, Bach ou encore Chopin, Kool and the gang lui apparait forcément comme un mystère ; au contraire, Driss, l’homme de la rue qui distrait les riches en dansant sur de la musique rythmée– une séquence qui rappelle étonnamment celle de Vénus noire où une esclave noire danse, là aussi, pour distraire le blanc – semble profiter sans aucun scrupule de la richesse de son patron. C’est donc le caractère totalement sauvage du personnage de Driss qui justifie pleinement son embauche, et non son absence de compassion envers le malade – quoi de plus normal d’ailleurs ? – comme souhaite le souligner maladroitement la caméra des réalisateurs. Le sauvage est impoli ? Parfait, car c’est justement ce qu’on lui demande – d’être différent. Il a fait de la prison mais se permet de recadrer à la fois son frère qui vend évidemment de la drogue, la fille de Philippe qui ose lui parler mal et le voisin qui se gare sur un emplacement interdit ? Tant mieux, puisqu’il se réinsert en roulant à plus de 200 km/h sur le périphérique parisien. L’art contemporain ? Une farce qui se décrédibilise elle-même en faisant de la qualité d’une œuvre un indice avant tout quantitatif et non qualitatif. Les masseuses à domicile ? Forcément des putes – le mot provient du film. Les lesbiennes ? Des personnes à qui on doit serrer la main et non faire la bise. Et la liste est encore longue.

Sans être raciste comme le soulignent des critiques américains, Intouchables représente l’archétype parfait de cette fameuse reproduction cinématographique du déterminisme sociologique français. C’est d’ailleurs ce qui doit choquer les américains, puisque ces derniers ont depuis longtemps abandonné cette idée de produire une vision hallucinatoire des minorités sociales au profit d’une représentation bien plus réaliste de leur population. Mais en France, les clichés ont la vie dure.

L’émotion aux abonnés absents

Ne jugeons pas l’humour que le film déverse parfois jusqu’à satiété, tant cette faculté à arbitrer du bon ou mauvais humour semble peu évidente. Néanmoins, il parait évident qu’Intouchables privilégie trop souvent la succession de gags à l’évolution de son scénario qui fait, à de nombreux moments, du surplace. Certes, certains passages sont très réussis – notamment celui où les deux acolytes assistent à un opéra – mais l’inutilité de trop nombreuses scènes rappellent que le film est dépassé par les dramaturgies qu’il souhaite mettre en avant. Exemple parmi tant d’autres, la séquence qui voit Driss dévoiler une partie de son dur passé est exploitée d’une manière extrêmement maladroite, tant celle-ci ne sera sans aucune conséquence sur la manière dont le spectateur abordera par la suite le personnage: cette révélation qui n’en est finalement pas une n’apporte strictement rien au récit, malgré sa portée extrêmement symbolique. De plus, là où il aurait du être un moteur incroyable de réflexion sur le sujet complexe de la sexualité des handicapés, le film se contente de l’aborder d’une manière extrêmement brutale, pour ne pas dire ridicule : gags répétitifs, voire moqueurs, sur la sensibilité accentuée de certaines zones du corps humain auront raison d’un quelconque prolongement d’un sujet qui, pourtant, paraissait évident. Masturber l’handicapé – qui apparait à de nombreux moments comme une marionnette humaine complaisante – en lui touchant les oreilles semble être bien plus amusant pour le public français.

Intouchables nous rappelle alors que le rire est le meilleur canalisateur de la révolte. Quelle indignation possible face à cet incroyable excès de richesse qui frise l’amoralité ? Aucune, puisque c’est exactement cette richesse qui fait le bonheur des protagonistes de cette histoire fantasmatique, perverse et démagogique. Pendant ce temps, la crise frappe notre société comme jamais et le cinéma français qui se dit social et moralisateur ne laisse que peu de place à la réalité des choses: vu le succès d’un film qui ne conteste aucunement l’amoralité de l’injustice, notre pays souffre d’un déficit de représentation plus important que l’on aurait pensé. Intouchables a juste oublié que le cinéma ne peut se limiter à une succession de gags, aussi réussis soient-ils : pour cela, TF1 vidéo propose de nombreux spectacles d’humoristes en DVD.

Bruno R.

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