Critique : « Invictus », un film de Clint Eastwood

Invictus De Clint Eastwood Avec Morgan Freeman, Matt Damon, Drame

Affiche du film Invictus

Rien ne semble faire peur à Clint Eastwood. Doté d’une carrière particulièrement remplie, que ce soit en tant qu’acteur mais aussi et surtout en tant que réalisateur, l’américain continue, film après film et année après année, d’étonner les spectateurs du monde entier en enchainant les films à la vitesse grand V : Million Dollar Baby (2005), Mémoire de nos pères (2006), L’échange (2008) ou encore Gran Torino (2009), confirmeront que Clint Eastwood est un réalisateur hétéroclite au talent incroyable. L’américain arrive aujourd’hui avec Invictus, un film à l’ambition démesurée : adapter cinématographiquement le pari politique de Nelson Mandela qui a instrumentalisé la coupe du monde de rugby afin de réunir une Afrique du sud postapartheid rongée par la haine raciale. Mais au contraire de celui de Mandela, le pari d’Eastwood est indéniablement raté.

Répétitif et ennuyeux

Les valeurs du sport sont bien connues : à travers un objectif commun, la victoire, ses participants se transcendent et devront faire preuve de solidarité, de fraternité et de respect pour assurer leur réussite. Voici en une phrase ce qu’Invictus montrera durant toutes les longues et interminables séquences de rugby qui rythment de manière assez brève le film. Toujours filmés d’une manière extraordinaire à base de chocs violents et d’effets sonores dignes de Gladiator, ces scènes sont d’une nullité incroyable et d’un faible intérêt tant leur approche est dénaturalisée au possible. Le mérite revient tout de même à Clint Eastwood d’avoir oser filmer un sport qui bat de l’aile dans son pays. Car le rugby faisait inévitablement d’Invictus un film qui n’attirerait pas les foules aux Etats-Unis.

Mais, bien évidemment, l’intérêt du film est ailleurs, le rugby même n’étant finalement qu’une sorte de décoration et de remplissage au film d’Eastwood. Tout comme il l’était pour Mandela, qui aura réussi grâce à celui-ci l’incroyable pari de fraternisation d’un peuple cosmopolite mais marqué par la haine raciale. L’intention du réalisateur américain était donc excellente, et le film aurait pu être une excellente ode à l’homme qu’est Nelson Mandela. Malheureusement il n’en sera rien.

Le film est tout d’abord d’une absurdité sans nom. Tout est en effet traité d’une façon tellement grossière qu’il en devient même gênant de voir un monument comme Mandela se faire traiter de la sorte. Pour illustrer la haine raciale, Clint Eastwood a choisi de jouer sur des clichés caricaturaux : le film se limite en effet à montrer que les blancs sont riches et que les noirs sont pauvres. Pour illustrer la culture de Nelson Mandela, Clint Eastwood a choisi de le montrer comme une personne égocentrique et ragotant des principes moraux à longueur de journée. Aussi, pour illustrer les valeurs intrinsèques du rugby, Clint Eastwood a choisi de faire du capitaine des SpringBoks (interprété par Matt Damon) un être influençable et aux choix dictés par un Mandela divin. Enfin, pour illustrer le rassemblement idyllique permis par la victoire sportive, Clint Eastwood a choisi de montrer des images particulièrement naïves comme, par exemple, celle d’un enfant noir se jetant dans les bras d’un policier blanc.

Tout repose donc sur une caricature communautariste de la situation d’un pays à la blessure narcissique profonde. Ces caricatures interminables auraient cependant pu passer presque comme une lettre à la poste si certaines qualités cinématographiques étaient présentes, comme un rythme effréné ou un semblant d’émotion. Ce qui n’est malheureusement pas le cas : le film est mou, lent, ennuyeux et ponctué par des monologues sortis de leurs contextes. Clint Eastwood balance ainsi d’innombrables phrases philosophiques par ci par là et permet une banalisation incroyable et intolérable du personnage de Mandela, qui semble d’ailleurs plus préoccupé à regarder des matchs de rugby à la télévision qu’à agir dans un pays où tout reste à construite. Tout est donc trop simpliste et particulièrement grossier.

Une américanisation du propos

Invictus, bien que relatant des faits réels, ne peut être considéré comme un film historique. Le récit est trop bâclé et naïf. Mais cela n’est rien à coté de l’incroyable américanisation du propos. Tout d’abord, il s’avère bien entendu impossible de ne pas rapprocher ce film à la situation actuelle américaine, et plus précisément à l’élection de Barack Obama dans un pays qui fut lui aussi touché par la haine raciale. Clint Eastwood, homme providentiel ? Ne poussant pas le bouchon trop loin, surtout que le film aurait initialement été une envie de Morgan Freeman, ami du réalisateur.

L’américanisation pitoyable de l’évènement se ressent dans une scène à l’intérêt plus que limité : un avion va volontairement dévier de sa trajectoire pour survoler le stade et faire apercevoir au public un message d’encouragement peint sous ses ailes. Le 11 septembre, un traumatisme vous dites ? Car au-delà de cette scène incroyablement pitoresque, le message de Clint Eastwood est pervers et fatiguant, dans un monde où l’esprit sécuritaire semble l’emporter sur la dignité humaine.
Bien entendu, la religion est présente en abondance : le pardon, la réussite religieuse ou encore la responsabilité divine dans l’unification des hommes sont autant de thèmes abordés avec froideur et lassitude.

Indéniablement raté, le film de Clint Eastwood ne marquera pas les mémoires collectives, au contraire de l’œuvre de Mandela. Trop simple, trop naïf, alternant situations ridicules et scènes de rugby ratées, le réalisateur américain a pondu un film sans âme et sans saveur. Pour gagner, il faut risquer de perdre.

Bruno R.

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