Critique : « J’ai rencontré le diable », un film de Kim Jee-woon

J’ai rencontré le diable De Kim Jee-woon Avec Lee Byung-Hun, Choi Min-sik, Thriller

Affiche du film J'ai rencontré le diable

Grand vainqueur du dernier Festival de Gérardmer aux cotés de Blood Island, J’ai rencontré le diable suit la ligne tracée par les précédents films de son réalisateur : dans la pure tradition du thriller coréen, il s’agit d’une œuvre violente autant caractérisée par le soin apporté à sa mise en scène que par son intrigue dénuée de tout optimisme.

Kim Jee-woon est un réalisateur qui peut se targuer de disposer d’une notoriété assez édifiante. Ses précédents films ont en effet tous connus – plus ou moins – un succès autant critique que commercial : pluridisciplinaire, le cinéaste coréen parvint à étonner film après film en maniant les genres avec une habilité certaine. Avec J’ai rencontré le diable, celui qui lorgnait autant Sergio Leone (Le Bon, la brute et le cinglé) que Quentin Tarantino (A Bittersweet Life), semble poursuivre la quête infatigable du thriller coréen en faisant de ses acteurs de véritables figures sociales désabusées : Soo-hyun, jeune agent secret, traque Kyung-Chul, le tueur de sa fiancé, afin de satisfaire son désir de vengeance. Derrière ce synopsis d’une banalité presque désobligeante se cache cependant une intrigue plus équivoque qu’il n’y parait : à la surprise du spectateur, le jeune veuf retrouvera rapidement le tueur et, non satisfait de pouvoir couper à jamais le souffle de ce diable à forme humaine, va le laisser vivre pour en faire sa véritable marionnette. Les dégâts collatéraux de ce choix pervers seront inéluctables et Soo-hyun, aveuglé par son pouvoir de châtiment, n’est pas au bout de ses peines.

Cette inversion des rôles provoquera chez le spectateur un sentiment des plus étranges. En éprouvant à la fois de l’empathie envers Kyung-Chul (superbement interprété par Choi Min-sik) et un plaisir malsain à devenir spectateur de la souffrance humaine justifiée, le spectateur divergera quant aux intentions des deux subordonnés tant toute morale semble s’évanouir dans la noirceur de cet édifiant récit, traitant de même manière la passion et la raison. Maquillant au possible la frontière entre le Bien et le Mal, Kim Jee-woon pose en ce sens un regard tant subjectif que désabusé sur les multiples scènes de tortures imposées par l’avancement d’une intrigue peu rythmée et rapidement peu passionnante : sans véritables enjeux, celle-ci ne se résume qu’à une succession d’actes sauvages faisant passer son réalisateur pour un doloriste jusqu’au-boutiste. Bien que la mise en scène léchée du réalisateur coréen fasse véritablement des merveilles, son regard aseptisé donne une impression de platitude assez navrante tant son œuvre ne marquera finalement pas les esprits – plus terrible des paradoxes pour un film privilégiant une approche extrêmement physique de la souffrance humaine.

Derrière ces imperfections qui relèvent finalement plus du regret que de la déception, la nuance créée par l’allégorie de ces deux personnages paraboliques donne au film le second souffle qui lui était nécessaire. La rencontre d’un second tueur, complice du premier, offre ainsi à la plastique du film une magnifique occasion se détacher du récit initial et de l’approfondir. Cette liberté prise à l’encontre de l’arbitrage d’un scénario qui semblait poursuivre un chemin basé sur un schéma narratif très simpliste (un enlèvement, un châtiment) parvient à donner un ton infiniment plus contrasté que celui des minutes qui l’ont précédée. Dans le même sens, le décalage créé entre la dramaturgie de la situation et certains évènements assez folkloriques (une des scènes finales qui voit Soo-hyun kidnappé sa proie en voiture à l’aide d’un dérapage contrôlé) agrémente le propos de J’ai rencontré le diable d’un zeste de folie décapant venant parfaitement nuancer un ensemble souvent terne et trop sérieux.

Le libre arbitre désiré et proféré par Kim Jee-woon offre à son film ses plus beaux moments. Quand Kyung-Chul décide de se rendre à la police, le récit prend une autre tournure, nettement plus fataliste : l’impuissance de Soo-hyun aura causé de nombreux dégâts sans que celui-ci n’atteigne véritablement son but. D’ailleurs, dans l’affaire, qui est le diable ? Difficile à dire tant les destins de ces deux terrifiants personnages semblent liés aux menottes du désespoir. Le terrible épilogue, teinté d’inexorables amertumes, nous rappelle alors qu’il faut toujours laisser les choses basses mourir de leur propre poison.

Bruno R.

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