Critique : « Jarhead », un film de Sam Mendès

Jarhead De Sam Mendès Avec Jake Gyllenhaal, Peter Sarsgaard, Drame

Affiche du film Jarhead

Ne vous fiez pas à sa jaquette. Jarhead n’est pas un énième film de guerre qu’Hollywood a l’habitude de nous concocter. D’ailleurs, Jarhead n’est pas un film de guerre, mais un film sur la guerre. La nuance peut paraitre minime mais celle-ci est cruciale. Un indice aurait d’ailleurs pu vous mettre la puce à l’oreille : son réalisateur est nommé Sam Mendès. Pour ceux qui auraient raté le train cinématographique de ces dix dernières années, Sam Mendès n’a réalisé, à l’heure actuelle, que cinq films : Americain Beauty (film aux cinq oscars dont Meilleur film et Meilleur réalisateur), le sublime Les Noces rebelles, Les sentiers de la perdition, Away we go, et, bien entendu, Jarhead. Une filmographie exemplaire.

Le réalisateur et dramaturge américain nous présente avec Jarhead sa propre vision de la première guerre du golfe, ou plutôt de ses conséquences morales et psychologiques. Car, comme l’aurait dit le philosophe Alain, « qui veut la guerre est en guerre avec soi ».

L’absurdité est sans espoir

Eté 1990. Swofford, jeune américain issu d’une famille patriote et militaire, vient de débarquer dans le terrible bateau de la guerre. Naviguant de centres d’entrainement, le nouveau venu dans les marines, qui sont surnommés les Jarhead, va bientôt découvrir que la réalité de la guerre n’est pas celle que l’on s’imaginait et que l’action, la dextérité et la solidarité ne sont que mirages dans le désert irakien. Car en plus d’une attente interminable vers le front, la monotonie et l’ennui vont faire du quotidien de ces soldats un enfer. Tout le comble de cette guerre, qui durera seulement quatre jours pour Swofford et son régiment et qui n’aura jamais fait de ces derniers de véritables soldats.
Tout commence par de subtiles phrases narrées par le protagoniste principal, qui signalent donc aux spectateurs que celui-ci est sorti indemne de cette effroyable guerre. Ce genre de narration se révèle, en général, d’une extrême efficacité si celui-ci est intelligemment utilisé. Ce qui est le cas. Toute la vie militaire du jeune soldat nous est racontée dès son commencement par le principal intéressé et avec un rythme relativement subtil : engagement, entrainement, déshumanisation, problème hiérarchique et suffocation psychologique sont rapidement mis en avant et font du spectateur un témoin situé aux premières loges du drame sentimental de la guerre. Car Jarhead est avant tout, comme dans la plupart des films de son réalisateur, un film qui suggère et qui image. Ne vous attendez pas à voir de l’action car elle est absente. Ne vous attendez pas à un scénario machiavélique, ce dernier n’étant finalement que justifié pour poser des réflexions.

Jusqu’où ira l’absurdité des situations, et quelles en sont les conséquences et les réponses ? Une piste est d’ailleurs subtilement avancée par Sam Mendès à travers le comportement de Swafford : dans les toilettes, celui-ci est surpris en pleine lecture de L’étranger, d’Albert Camus, célèbre philosophe et écrivain français qui souligna, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’absurdité de celle-ci. Et sa réponse fut la révolte : que ce soit une révolte physique, par le biais de révolutions et d’attentats envers l’autorité, ou que ce soit une révolte psychologique, par le biais de l’éradication nihiliste et de la connaissance de soi, la révolte apparaît comme l’unique solution à l’absurde.

Tout le long du film, les soldats, abusés par le mensonge d’Etat et la perversion liberticide, ne cesseront donc une révolte qui n’aboutira jamais. Ils piègeront leur caporal face aux journalistes d’investigation, en pratiquant l’art de la débilité et de la pitrerie. Ils refuseront certains ordres mais se verront toujours lésés dans l’injuste répartition du succès et des plus-values. Car, à défaut de ne parvenir à pratiquer leur véritable objectif – à savoir promouvoir leur liberté à travers la guerre –, les soldats engagés se retrouveront dans l’isolement le plus total par faute de distractions et de contacts humains. Toute la déshumanisation de la guerre alors que celle-ci n’a même pas, pour eux, encore commencé. L’entrainement sera inutile par sa longueur tout comme l’action par sa brièveté : quatre jours de guerre, sans tirer la moindre balle, apparaitra comme un choc émotionnel imperturbable face aux plus de 150 jours d’entrainement, de courses, de pompes et de masturbation. La question existentielle du soldat se posera finalement par un paradoxe fatal : « quelle est mon utilité ? »

L’humour comme seule arme

La principale particularité de Jarhead est son stupéfiant melting-pot de figures de style qui semblaient pourtant s’opposées. Car face au questionnement philosophique expliqué plus haut, Sam Mendès a choisi de faire de son film une sorte de comédie dramatique ayant pour fond la guerre et ses atrocités. Se succède ainsi d’innombrables gags, parfois caricaturaux, sur les soldats et leur dose extrême de débilité. Assoiffés de sang, qu’ils ne verront jamais, ces soldats apparaissent comme des clichés absolus d’imperfection intellectuelle : trahison morale, perversité sexuelle et autres comportements violents, ils ne semblent pas briller par leur sagesse. N’empêche, ceux-ci formeront la meilleure arme possible qu’est l’humour et la sincérité. En ce sens, le film de Sam Mendès est un véritable contre-courant envers tous les films traitant du drame émotionnel de la guerre. Sa vision est loin d’être alarmiste, même si décourageante.

Pour filmer ce condensé d’humour et de haine, Sam Mendès fait appel à des plans serrés mais souvent intimistes, qui pourraient aisément rappeler un documentaire. Excepté une scène, la seule illustrant directement la guerre et son champ de bataille, le film se veut très réaliste et souvent sobre. Le désir de fidèle retranscription est donc indéniable. Ces scènes à la première personne qui nous mettent directement dans les yeux du soldat en sont l’exemple le plus significatif. Cependant, certaines scènes, par leur utilité ou par leur traitement, semblent étonnantes. Notamment celles qui ont pour décor la flambée des puits de pétrole, qui paraissent peu crédibles et particulièrement « graphiques » ; ce qui créé une véritable rupture avec l’apparence générale de l’œuvre. D’autres scènes apparaissent quant à elles plutôt peu crédibles et surjouées. Dommage.

Par son traitement intimiste, humoristique et décourageant de la guerre, Jarhead est une indéniable réussite et apparaît comme une œuvre polymorphe de son réalisateur, qui a su allier cinéma, par l’approche imagé, et théâtre, par la dose dramatique du récit. A voir sans hésitation.

Bruno R.

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