Critique : « La vida loca », un film de Christian Poveda

La vida loca De Christian Poveda Avec Documentaire, Documentaire

Affiche du film La vida loca

La réalité suggérée du cinéma est parfois troublante, même si celle-ci baigne inéluctablement dans un mensonge imposé. Au contraire, la réalité que bâtit le documentaire est quant à elle d’une force équivoque : en retranscrivant la vérité d’une manière souvent brutale (ce qui lui attribue une force de caractère qui lui est propre), le genre n’a cessé de se développer et de se styliser au fil des années pour s’approprier de nombreux codes cinématographiques. Les acteurs jouant leur propre rôle et les situations filmées disposant d’un caractère unique – ici, point de multiprises –, le documentaire représente ce qui caractérise le mieux l’image : une – et non « la » – retranscription de notre univers.
Dans ce contexte, La vida loca ne pouvait qu’être d’une puissance inouïe : en imposant le regard de sa caméra dans un ghetto salvadorien, où la vie ne se résume qu’à l’attente de la mort, le documentariste français Christian Poveda parviendra à imprimer à ses images le fatalisme d’une terrible réalité parsemée de désespoir et de nihilisme.

Dans ce combat que représente l’information, le réalisateur paiera de sa vie la victoire de son film : maitrisé de bout en bout, La vida loca est inévitablement une réussite porteuse d’espoir mais qui rappelle le caractère terrible de la misère et de la violence.

Pendant près d’un an, Christian Poveda a pu filmer le quotidien de l’un des deux gangs qui règnent sur San Salvidor : « la Mara 18 », constitué d’hommes et de femmes parfois très jeunes. Cette surprenante proximité avec un milieu si dangereux s’explique par le fait que Christian Poveda vécu pendant plus de dix ans dans cette ville dévastée. Le résultat s’en ressent grandement, tant le naturel et la sincérité des images saute aux yeux.

A l’image de ses habitants, San Salvidor est une ville qui règne dans un chaos perpétuel : meurtres, enterrements et trafic de drogue constituent ainsi les activités quotidiennes de toute une partie de sa population. Ce véritable cercle vicieux, ayant pour destination finale une mort prématurée, est ici présenté d’une manière parfaitement didactique : en faisant le choix d’aborder plusieurs histoires parallèles, le cinéaste parvient à confronter, par plans superposés, les causes et les conséquences du malheur salvadorien. Cette analogie entre les destins communs de cette femme devenue borgne et de ce jeune garçon soigné d’une terrible blessure frappera les plus sensibles spectateurs.

L’inactivité des salvadoriens soulèvera de nombreuses questions dont les réponses dorment toujours dans l’infini brouillard du désespoir. Profondément pessimiste, mais jamais perverti par une recherche sensationnelle douteuse, La vida loca ne propose pas de morale maladroite ni de solutions avortées, tant celles-ci semblent utopiques. Le film se contente de faire l’état des lieux d’un territoire constamment ravagé par une détresse sociale et politique qui semble ancrée dans l’existence-même de la vie salvadorienne. Le parcours de ces jeunes condamnés, qui cherchent désormais à sortir la tête de l’eau par la pratique d’un travail légal, renforcent ce sentiment tant ceux-ci rencontrent des difficultés. De plus, le regard du film étant particulièrement neutre – la caméra semble invisible aux yeux des personnes filmées –, le spectateur ne pourra que se forger sa propre opinion sur les évènements dont il sera le triste témoin. Cette forte dose d’objectivité, qui manque à de nombreux films du genre, permettra à La vida loca de disposer d’un cachet véritablement naturel.

Pour filmer ce condensé d’émotions, Christian Poveda a fait le choix de styliser au maximum les images de son documentaire : plans fixes et mouvementés souvent intelligents, couleurs contrastées et montage rigide – mention spéciale aux bruitages rajoutés annonçant une mort imminente – feront de La vida loca un documentaire disposant d’une réelle patte cinématographique, au sens noble du terme.

Véritable sonnette d’alarme, La vida loca est un documentaire explosif qui, par sa violence morale et physique, secouera inéluctablement ses spectateurs. A l’image des nombreux tatouages que possèdent les membres du gang, le chaos filmé par le défunt cinéaste français semble ineffaçable tant la faiblesse de l’Etat, qui manque à ses fonctions primaires, est immense face à ce désastre profond. Un documentaire coup de poing, sincère et profondément pessimiste, comme le suggère explicitement sa dernière séquence au fatalisme irrévocable.

Bruno R.

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