Critique : « Le mépris », un film de Jean-Luc Godard

Le mépris De Jean-Luc Godard Avec Brigitte Bardot, Michel Piccoli – Drame

Affiche du mépris (Godard)

Raconté par Godard, Le mépris est un film facile : « simple et sans mystère, film aristotélicien, débarrassé des apparences, Le mépris prouve en 149 plans que, dans le cinéma comme dans la vie, il n’y a rien de secret, rien à élucider, il n’y a qu’à vivre et à filmer » [1]. En une phrase, le réalisateur franco-suisse décrit son film de la plus banale des manières. Sorti en 1963, ce dernier apparait néanmoins pour beaucoup comme son film le plus méritant, le plus perfectionné, voire le plus abouti, symbole d’un cinéma iconoclaste et reflet inaltérable d’une époque désormais révolue. Son sujet ? La confrontation de l’amour aux règles de la modernité.

La puissance d’un regard

C’est indéniablement dans son caractère passionné que le film de Jean-Luc Godard est parvenu à devenir passionnant. Car si la trame scénaristique n’est pas la plus exceptionnelle qui soit, il s’agit d’une libre adaptation du roman éponyme d’Alberto Moravia, c’est par son prodigieux traitement que le film arrivera à se libérer de toute sa composition. La passion découle en effet de chaque plan, de chaque dialogue, de chaque geste. Les choses simples que décrie le cinéaste s’imposent alors comme des évidences : l’amour de Camille envers Paul est devenu contrasté, dissimulé sous une pluie de questionnements qui remettront en cause le bonheur, éphémère, de Paul. Car depuis que ce dernier a accepté, à la demande du producteur Jeremy Prokosch, d’écrire de nouvelles scènes pour l’adaptation cinématographique de L’odyssée d’Homère réalisé par Fritz Lang (qui joue son propre rôle), la beauté de Camille s’est radicalement transformée en un atroce mépris.

Le mépris, c’est d’abord une histoire d’amour calquée sur une symbolique puissante et spontanée. En l’espace de quelques secondes, l’histoire bascule : Camille, abandonnée par son homme, dégaine de son regard un irréfutable message : l’inaliénable fracture entre les deux êtres est créée. Si l’amour est un sentiment qui peut filer en une dizaine d’année, le temps est dans le film de Godard considérablement raccourci : compacté dans cet objet cinématographique de grande classe, l’amour est en effet représenté de manière explosive, instable, mouvante. En une heure et demie, le réalisateur phare de la nouvelle vague a en effet réussi à condenser l’écroulement fatal des existences dans un tourbillon sensationnel d’effervescences. Le spectateur assiste ainsi, dans une intimité impuissante, à la chute exponentielle des sentiments. C’est de toute cette magnificence que Le mépris tire son charme irrésistible : on y communique par la gestuelle, par les mots, par les émotions. La fin brusque et fatale du récit ne fera que renforcer le terrible sentiment d’incompréhension qui régit la pensée du spectateur durant toute la durée du film : comment en est-on arrivé là ?

Le reflet d’une époque

Le mépris, c’est ensuite un film dicté par une maitrise exceptionnelle de la caméra. Le maître de la nouvelle vague y impose en effet un style teinté de modernité avant-gardiste, où chaque plan respire l’amour du cinéma. Pas étonnant que son ouverture, déstabilisante de sensualité, soit devenue avec le temps l’une des scènes les plus fameuses du cinéma français. Le traitement affligé à l’image, accompagné de dialogues savoureux au caractère très littéral, attribueront au film sa matière si particulière : Le mépris est une superposition de créativité artistique – musique, écrit, image –, qui dénonce un monde bercé dans une perversité aux multiples apparences – le mensonge, la violence, la luxure.

Cet entrechoc de paradoxes, Jean-Luc Godard est parvenu à en faire la nature-même de son film. Ce dernier fut en effet produit et réalisé dans un contexte plus que particulier – nous sommes en 1963, et le cinéma est alors en pleine mutation, notamment financière –, qui se traduit à l’écran par les nombreux agacements de Paul mais aussi de Fritz Lang envers Jeremy, le producteur machiavélique de l’Odyssée. Perturbée par l’appât monétaire, la liberté artistique s’en retrouve amoindrie car définie par des éléments qu’elle ne contrôle pas – la rentabilité, le succès imposé. A l’image du métissage mis en scène (le producteur est américain, le scénariste français, le réalisateur allemand et l’action se déroule en Italie), Le mépris est un film universel et fondateur d’un cinéma contemporain élogieux mais explosif.

[1] Les Cahiers du cinéma, août 1963

Bruno R.

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