Critique : « Le silence de Lorna », un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Le silence de Lorna De Jean-Pierre et Luc Dardenne Avec Arta Dobroshi, Jérémie Renier, Drame

Affiche du film Le silence de Lorna

Si le cinéma propose toujours une vision fantasmée de la réalité, dans le sens où cet art tient d’une succulente (ou pas) mise en scène, certains réalisateurs parviennent néanmoins à filmer avec une sincérité épatante le quotidien d’une situation au caractère forcément sensationnel. C’est indéniablement de ce paradoxe que Le silence de Lorna, réalisé par les frères Dardenne, tire toute sa force. Car si son propos condense à lui-seul toute la détresse de ses personnages, le film reste néanmoins une ode à un cinéma franc et fragile faisant sus aux supercheries providentielles dictées par un secteur en pleine mutation. Tel un documentaire, Le silence de Lorna est donc un film fidèle à la dure réalité de nos sociétés et aux difficultés, souvent censurées, que provoque la misère sociale. Poignant, révoltant, mais surtout très humain.

La fin justifie les moyens

Lorna, une jeune albanaise, contracte un mariage blanc avec Claudy, un junky dépravé, dans le but d’acquérir la nationalité belge. Rêvant d’ouvrir un snack avec son réel compagnon, elle accepte le deal que lui propose Fabio: contracter un autre faux mariage avec un Russe à la recherche, lui-aussi, de papiers. Profondément d’actualité, ce scénario se base sur une empathie qui ne cesse de voyager entre les différents protagonistes du film. Ainsi, dès les premières minutes, le spectateur est touché par la solitude de Claudy, qui cherche désespérément en la compagnie de Lorna une âme charitable qui pourrait l’aider à décrocher de la drogue. Mais celle-ci, au comportement infiniment machiavélique, ne voit en Claudy qu’une lourde tache à supporter dans le but d’arriver à ses fins (à savoir obtenir la nationalité belge). Néanmoins, au fil des minutes, l’attitude de Lorna ne cessera d’évoluer et traduira les sentiments qu’elle possède envers le camé qu’est Claudy. La jeune femme continuera-t-elle de l’instrumentaliser ? Ses attaches avec ce dernier seront-elles du goût de Fabio, qui souhaite au plus rapidement la remarier à un nouvel inconnu ? C’est par ces questionnements que le récit du film parviendra à captiver les spectateurs de fort belle manière.

L’humanité dont Lorna fait preuve en acceptant d’aider son désormais mari force l’admiration – la séquence où elle fait don de son corps pour calmer Claudy en est l’exemple le plus significatif. Mais la manière dont elle décide de s’en débarrasser reste indigne (simuler la femme battue afin d’accéder à un divorce rapide). C’est grâce à ce paradoxe que les frères Dardenne sont parvenus à faire de Lorna une réelle figure cinématographique : le personnage étant à la fois manipulateur et manipulé, le ressenti du spectateur ne cessera d’évoluer tout au long du film pour en accoucher, dans la séquence finale, d’un terrible pathétisme. Un personnage émouvant sur qui repose tout le poids d’un scénario remarquablement bien écrit.

Une lenteur mouvementée

Fort de deux palmes d’or (pour Rosetta en 1999 et L’Enfant en 2005), les frères Dardenne se sont bâtis une notoriété justifiée qui fait de chacun de leurs nouveaux films un mini-évènement cinéphilique. Présenté à Cannes en 2008, Le silence de Lorna fut accueilli par la presse avec un fort enthousiasme. Néanmoins, on ne peut pas dire que la réception du public connut un tel engouement ; ce qui n’était d’ailleurs pas étonnant tant le film mise sur des procédés que l’on pourrait qualifier de réducteurs – dans le sens où une grande majorité de spectateurs pourraient les trouver désagréables.

Car pour filmer ce condensé d’humanisme, d’amour et d’autodestruction, les réalisateurs belges ont parié sur une mise en scène privilégiant une lenteur très descriptive. De longs plans séquences viennent en effet bâtir la tragédie qui se déroule sous les yeux impuissants des spectateurs. Cette lenteur, souvent sublimée par des acteurs de très grande classe, apporte au film son incroyable réalisme et son impressionnante crédibilité, sources inévitables d’amertume et d’identification. Ainsi, comment ne pas s’attacher à Lorna, cette pauvre femme propulsée dans le monde écrasant de la manipulation qu’elle impose mais aussi qu’elle subit ? Difficile à dire, tant le traitement apporté à cette intrigue se veut très convaincant et parfaitement adapté à la noirceur du propos.

De plus, ce choix scénique permet de fournir à chaque séquence une lecture remarquable. Le rythme impose en effet au récit une importante profondeur qui fait souvent défaut à nombres de films reposant sur la dramaturgie d’une situation. Les personnages, très travaillés, se veulent objet de détresse et font de leurs corps un ustensile de révolte. La vivacité avec laquelle ils rythment le récit parvient alors à lui donner une forte charge émotionnelle. L’absence de musique rend leurs paroles lourdes de signification et accentue, une fois de plus, le fort degré réaliste du film. Dans sa dernière partie, le spectateur veut croire à la rédemption de Lorna, cristallisée par l’enfant qu’elle pense porter (sorte de renaissance métaphorique de Claudy). Mais la boucle dans laquelle elle s’est introduit, par le biais de mensonges et de tromperies, semble à jamais bouclée.

Bien sûr, on peut détester un film comme Le silence de Lorna : certaines scènes sont ennuyeuses et indéniablement ratées. Mais on ne peut nier que le film possède la sincérité nécessaire au genre de récit auquel il appartient. Et la sincérité est une qualité porteuse d’émotions.

Bruno R.

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