Critique : « Les bêtes du sud sauvage », un film de Benh Zeitlin

Les bêtes du sud sauvage  De Benh Zeitlin Avec Quvenzhané Wallis, Dwight Henry, drame

Affiche du film les bêtes du sud sauvage

Pour son premier long métrage, force est de constater que l’américain Benh Zeitlin, âgé de seulement 27 ans, a réussi son pari: Caméra d’or au festival de Cannes, Grand prix du jury au festival de Deauville et à Sundance, Les bêtes du Sud Sauvage est un incroyable succès critique qui enfile, une à une, les récompenses des plus grands festivals internationaux [1]. Le pitch du film n’est pour autant pas des plus originaux: la jeune Hushpuppy et son père vivent dans le Bayou, en Louisiane, une région du sud des Etats-Unis particulièrement sujette aux catastrophes naturelles, quand de fortes intempéries inondent leur habitation et celles de leurs voisins. Tandis que les habitants s’organisent pour survivre et refusent l’aide des pouvoirs publics, la grave maladie du père d’Hushpuppy s’accentue et dégrade très rapidement son état physique. La jeune Hushppupy va devoir apprendre les dures lois de la vie, comparables à celles de la jungle.

Ce n’est donc pas grâce à son histoire, certes émouvante par sa nature, que Les bêtes du Sud Sauvage est parvenu à marquer les esprits. C’est surtout par son traitement des plus singuliers, qui rappelle notamment le cinéma de Terrence Malick, que le film a su devenir ce qu’il est – une ode joyeuse à la précarité. Car d’un point de vue purement scénique, le résultat est, au-delà du fait qu’il s’agisse d’un premier film, exceptionnel: les images, colorées par une lumière qui semble constamment distante des sujets, sont magnifiques et évoquent la nature et l’homme dans une harmonie qui n’est jamais trompeuse ni surfaite. La caméra, elle, voltige entre les arbres et les hommes bruyants que sont ces habitants aux existences fragiles, soudés autour d’une cause qui parait, au fil des minutes, de plus en plus utopique – la défense de leur territoire. Directement narré par Hushpuppy, qui ne cesse de partager de manière très poétique ses sentiments avec le spectateur – chose assez étonnante pour une fillette de six ans –, le film baigne alors dans un lyrisme très appuyé qui trouve, dans le contexte de cette histoire dramatique faite aussi de rouille et de pleurs, les moyens de s’exprimer avec une aisance qui reste néanmoins très gênante. L’antagonisme mécaniquement créé entre les situations présentées – alcoolisme des adultes, vie marginale – et le point de vue d’Hushpuppy, enfant qui sublime de manière naïve son environnement, accouche en effet d’une évidente hypocrisie dont tout un pan du cinéma d’auteur américain raffole – la vie sauvage, ou naturelle, à l’écart de toute civilisation, disposerait d’une noblesse que l’urbanisation n’a pas, et n’aura jamais. Ne reniant jamais son parti pris, Zeitlin ose même jouer avec les oppositions visuelles les plus vulgaires pour appuyer un propos – sont par exemple confrontés les oiseaux aux hélicoptères. L’image est belle, certes, mais uniquement composée de choses fausses.

La musique enjouée et répétitive, composée par Zeitlin lui-même, apparaît alors comme un parfait outil de manipulation venant maquiller la pauvreté, voire le non-sens, que possèdent de nombreuses séquences. Oui, le film est manipulateur, car derrière ses apparences bucoliques et bibliques, celui-ci vient toujours nous faire croire que ses personnages sont véridiques et qu’ils représentent le reflet d’un monde volontairement oublié par plus méchant, plus faux et plus trompeur que lui. La séquence finale, pleine de peps et d’optimisme, ainsi que le design très arty de la maison de fortune que fabriquent les habitants, trahissent les intentions véritables de l’œuvre, qui sont de surfer sur le réel et la représentation du beau pour se faire parole de la belle et enviée précarité. Il est vrai que Zeitlin livre de l’émotion, notamment grâce à des acteurs qui ne trompent jamais la parole de leur personnage. Mais la manière avec laquelle il y parvient est si grasse qu’elle en devient écœurante – mention spéciale à la séquence du duel de pleurs entre la belle petite fille et son vieux père mourant.

Bruno R.

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