Critique : « Les moissons du ciel », un film de Terrence Malick

Les moissons du ciel De Terrence Malick Avec Richard Gere, Brooke Adams, Drame

Affiche du film les moissons du ciel

A sa sortie en 1979, Les moissons du ciel achevait de définir Terrence Malick comme un cinéaste culte. Auréolé d’une pléthore de papiers plus dithyrambiques les uns que les autres, le réalisateur américain incarnait l’anti-Hollywood à lui seul, filmant sa terre natale comme une large plaine dorée par les pleurs d’un soleil brûlant mais majestueux : dans ses films, les grands-espaces se mêlent à l’existence faussement platonique de personnages usés par leur confrontation forcée avec le destin. Figures sociales désabusées, les personnages d’un film de Terrence Malick sont constamment broyés par une force qu’ils ne contrôlent pas. La violence des situations combinée à un traitement photographique des plus grandiloquents avait fait du cinéaste la nouvelle tête d’affiche d’une industrie hollywoodienne éclatante de vitalité.

Mais d’un point de vue commercial, Les moissons du ciel fut une véritable catastrophe. Indigne situation pour beaucoup, ce fut pour Malick la justification d’un voyage de plus de vingt ans : chassant le monde dans un anonymat des plus étonnants, le génial réalisateur américain ne reviendra qu’en 1999 pour La ligne rouge, tout aussi sublimé par la presse spécialisée.

Les moissons du ciel se déroule au tournant des histoires qu’il raconte. Au début du vingtième siècle, Bill, ouvrier métallurgique, quitte Chicago pour le Texas en compagnie d’Abby, sa petite amie, ainsi que de sa petite sœur Linda. Les trois inséparables deviennent moissonneurs pour un riche fermier atteint d’une maladie incurable. Attiré par l’opportunité de connaitre l’abondance et le matérialisme, Bill encourage Abby à épouser le malheureux fermier. Mais les jeunes amoureux apprendront que prendre avec légèreté les sentiments d’un homme trompé n’est pas sans conséquences.

Le film de Terrence Malick parle de tout et de rien à la fois ; c’est une histoire d’amour propulsée par le tournant historique de l’époque qu’il traverse : en ce sens, il s’agit d’une tragédie profondément stylisée : la ferraille, la vapeur et les premiers avions que le ciel connait écrasent les hommes par leur brutalité incontrôlable. Face à la froideur de cette révolution industrielle à sens unique, la nature ignore les pertes humaines ; pire, elle en est l’une des causes les plus fondamentales. L’une des scènes centrales montre les hommes impuissants face à l’invasion de sauterelles : seul le feu, synonyme de mutilation folle, mettra fin au carnage perpétué par une nature jalouse. Le récit bascule de manière brutale, et la vie laisse place à la mort : le soulagement triste de Bill est évocateur d’une longue série de drames inéluctables. La symbolique du feu donne alors au propos du film une ampleur explicitement divine, et finalement peu étonnante au vu de son titre annonciateur.

Mais le film ne se contente pas de narrer les tragiques existences de ses personnages. Les moissons du ciel est avant tout une représentation absolue du souffle permanent de la mort : mort des sentiments, morts des corps et des idéaux, son fatalisme contraste de manière brutale avec la chaleur de son apparence. La quête du bien-être par le matérialisme et la richesse surprend par l’absurdité de ses moyens : cette dernière justifie-t-elle le maquillage des sentiments ? A la lecture de l’épilogue désastreux de morbidité, surement pas: la folie humaine semble sans limites. L’immoralité des situations filmées aspire à de grands désastres inévitables: l’adultère et le mensonge peuvent justifier le sort qui s’abat sur les protagonistes, tous impuissants face à l’absurdité d’un système intéressé. Certains cherchent l’amour quand d’autres la richesse.

Si le fond du film berce avec la nostalgie d’une époque révolue (celle des grands espaces et de la ruralité), la photographie du génial Nestor Almendros donne à sa forme une plastique des plus exceptionnelles. Sorte de paradigme malickien, les plans de coupe agrémentent le rythme d’une touche poétique sublime, soulignant de la plus belle des manières la passivité d’une nature indifférente aux malheurs des hommes. Les crépuscules sont filmés avec une virtuosité rare et saupoudrent les champs infinis de blé d’une couleur dorée majestueuse que les hommes écrasent par leurs courses à l’argent. Mais l’Amérique rurale vit ses derniers instants et les rares protagonistes de cette romance avortée brûlent sous le feu de l’existence, terrible et presque permanent.

Bruno R.

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