Critique : « Moonrise Kingdom », un film de Wes Anderson

Moonrise Kingdom De Wes Anderson Avec Bruce Willis, Edward Norton, Comédie

Affiche du film Moonrise Kingdom

Avoir choisi Moonrise Kingdom comme film d’ouverture du festival de Cannes est une merveilleuse idée. D’ailleurs, à l’image de l’ensemble des films de son réalisateur, le stupéfiant Wes Anderson, Moonrise Kingdom est une idée à lui tout seul, une vision du cinéma unique et réjouissante qui repose sur la simple pensée d’une utopie folle. En seulement 90 minutes, le réalisateur américain, auteur du génial Fantastic Mr. Fox, prouve, une fois de plus, que son œuvre n’a nul équivalent, que ce soit dans sa forme comme dans son fond.

L’histoire se déroule en 1965, sur une île située au large de la Nouvelle-Angleterre. Sam, un enfant scout armé de grosses binocles et d’une carabine, et Suzy, une jeune fille habitant l’île, sont amoureux l’un de l’autre depuis leur première rencontre. Pour vivre pleinement leur amour, ils décident de fuir leur domicile respectif – la maison de ses parents pour Suzy, le camp de scout pour Sam – en se donnant rendez-vous dans un lieu qui n’a ni nom, ni histoire. Très vite, les deux tourtereaux deviennent des fugitifs, poursuivis par toute une horde d’adultes et d’enfants voulant empêcher leur union.

Dans cet univers des plus fantaisistes, où tout semble soumis à un règlement strict, Wes Anderson utilise l’insolence de l’enfant pour créer de l’espoir et de la folie. L’histoire d’amour entre Sam et Suzy brille par sa simplicité attendrissante, tellement folle par sa naïveté – le moment du baiser est génial – qu’il parait évident que leur fuite est vouée à l’échec. L’utopie anime donc ces personnages qui souhaitent jouir d’une liberté totale pour pouvoir vivre pleinement leur amour, amour qui est né du hasard d’une rencontre insolite dans les loges d’un spectacle où, Suzy, déguisée en oiseau, a frappé Sam par son charme. Certaines séquences tendent même vers une certaine apologie du communisme, utopie politique par excellence, notamment lors de la découverte d’un lieu vierge de toute activité humaine que le couple veut renommer et s’approprier, comme si l’endroit n’avait pas de propriétaire. A l’image des autres films du cinéaste, l’enfant rayonne donc par sa vision simpliste de l’existence que l’adulte a, hélas, définitivement perdue. « Pourquoi voulez-vous nous empêcher de vivre notre amour ? » s’indigne Sam, désespéré. La réponse semble bien difficile à trouver. Le rapport de force entre l’enfant et l’adulte s’inverse, faisant de ce dernier un être presque dénué de logique et de sens critique, devenu incapable d’abattre un arbre.

Tout en étant linéaire dans son déroulement, Moonrise Kingdom est un film bâti sur une idée très singulière de la narration cinématographique. Le film est très bavard, puisque l’histoire nous est directement racontée par un personnage extérieur à celle-ci, qui y pose son regard critique en s’adressant directement à la caméra et donc au spectateur. D’ailleurs, celui-ci n’hésitera pas à porter secours à des personnages de l’histoire, créant ainsi une faille entre le monde réel et celui du film. Conte moderne dénué de tout négativisme, qui ose aborder la violence et la mort avec humour, Moonrise Kingdom raconte donc une histoire hors du temps, dans un lieu totalement déconnecté du monde extérieur et où la mémoire collective n’existe pas ; l’île en devient une prison, une sorte de dystopie écrasée par la fatalité et la folie de l’adulte que seule une tempête inéluctable pourrait ébranler.

Pour appuyer son propos, le cinéaste use d’un second degré ravageur en offrant à chacune des situations le moyen de se prendre à la légère tout en respectant le schéma narratif précis du film. Ce second degré passe à la fois par l’absurdité permanente des évènements et des comportements – exemple parmi tant d’autres, le mariage qui se déroule dans une tente –, par la brutalité de certains dialogues et, surtout, par une réalisation atypique et impressionnante de maitrise. Moonrise Kingdom resplendit par sa mise en scène sucrée, rétro et colorée. La précision de l’image est incroyable tandis que les multiples travellings apportent une succulente touche d’animation à l’ensemble, proche des films réalisés en stop motion. Quant au montage, il devient le moteur principal du rythme en provoquant une accentuation volontaire, et judicieuse, des effets comiques. Difficile ainsi de ne pas succomber à cette avalanche de couleurs, de créativité et finalement d’audace. Car, oui, Moonrise Kingdom fait partie de ce genre de film audacieux qui ose offrir des seconds rôles grotesques – mais savoureux – aux stars planétaires que sont Bruce Willis, Edward Norton et Bill Muray. Moonrise Kingdom, c’est finalement une géniale partition de cinéma d’auteur américain qui ferait, assurément, une très belle palme d’or.

Bruno R.

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