Critique : « Polisse », un film de Maïwenn

Polisse De Maïwenn Avec Karin Viard, JoeyStarr, Drame

Affiche du film Polisse

C’est armé d’un casting flamboyant et d’une faute d’orthographe évocatrice que Polisse est parvenu à obtenir le très distinctif Prix du jury au dernier Festival de Cannes. Film affectif avant tout, ce vibrant hommage à la brigade de protection des mineurs (BPM) avance par une volonté permanente de retranscription réaliste. Mais si les terribles situations filmées ne peuvent qu’évoquer chez le spectateur un sentiment d’impuissance vecteur d’émotions fortes, le film de Maïwenn transpire malheureusement le mensonge et l’idéalisme. Voire le fantasme.

Polisse commence par un interrogatoire, le premier d’une longue série. Une fillette répond, regard hors-champ, aux questions d’une policière. Son visage emprunte la largeur totale de l’écran. Ses propos sont durs et saisissants : un soir comme un autre, son grand-père l’aurait sexuellement agressée. Dès les premières secondes, le spectateur est propulsé dans le terrible quotidien de la brigade de protection des mineurs. Il n’en ressortira jamais.

La nervosité de cette géniale première séquence ne cessera de s’accroitre au cours des différents évènements qui viendront pimenter le rythme de ce film très intimiste. Comme à son habitude, Maïwenn Le Besco met à profit son sens léché de la mise en scène pour traduire le quotidien souvent morose de ces fonctionnaires de police soudés autour d’un objectif commun, à savoir l’application de la justice sociale. De ce concentré d’agressivité morale en ressort une vision alarmiste du commissariat Sarkozy, coincé entre la mise en place d’un idéal (améliorer la société) et la nécessité de faire du chiffre. Cette déshumanisation malencontreuse du service public est peut-être ce que la réalisatrice réussit de mieux à décrire, notamment en usant de l’absurdité de certaines situations, cruelles et inaltérables – mention spéciale au moment où Fred, flic brutal mais humain, souhaite aider, en vain, une mère et son fils à trouver un toit. La caméra de Maïwenn est instable, les dialogues fusent et claquent dans les airs, tandis que le spectateur souffre de la tristesse inouïe des évènements dont il est le témoin malgré lui. Soudain, une évidence saute alors aux yeux : les victimes collatérales du Mal sont nombreuses.

Cette mission salvatrice du film souffre néanmoins d’un manque évident d’authenticité. De la volonté de la réalisatrice à présenter de manière très grasse chacun des personnages de sa fiction nait une désagréable sensation de superficialité. Déguisés en agents vecteurs d’opinions politiques, les flics de la BPM sont en effet maquillés en véritables mascottes ayant toutes leur particularité : il y a, évidemment, la flic alcoolique, mais aussi la flic anorexique, la flic dépressive, la flic arabe (mais quand même sympathique et intégrée), le flic dur mais finalement si sensible, le flic cultivé sur qui tout le monde se défoule, etc. Les stéréotypes nourrissent ainsi chacun des personnages jusqu’au plus haut point, atteint par l’absurdité de certaines séquences (la fin risible, l’engueulade entre la musulmane « ouverte » et le musulman intégriste). Le commissariat devient alors une maison monde fantasmée, où afflue, naît et meurt toute la misère du monde. Evidemment, les fonctionnaires du bas de l’échelle ne peuvent répondre à leurs envies humanistes tandis que la hiérarchie est présentée, d’une manière assez perverse, comme l’une des causes de l’échec de la police à transformer le malheur en bonheur. Brutal, Polisse l’est donc principalement dans son usage extrême du symbolisme, notion totalement contraire au réel.

Terrible constat, tant nombre d’éléments soulignent que film aurait dû être une bien meilleure réussite. Exemple parmi tant d’autres, Maïwenn a eu la brillante idée d’intégrer dans cet univers très fermé une porte de sortie en la personne de Mélissa, une photographe envoyée par le ministère pour témoigner du terrain (qu’elle interprète elle-même). Si son personnage souffre, lui aussi, d’une risibilité parfois étonnante, son apport au récit est si évident qu’il en devient regrettable de le voir si mal utilisé. De même, l’angle abordé par la cinéaste est parfois d’une intelligence évidente, notamment quand celle-ci décide de tourner en dérision la précarité du quotidien : l’humour, même si très répétitif, fait des ravages.

Loin d’être totalement raté, Polisse souffre du terrible paradoxe du double bind qui en fait le symbole d’un cinéma d’auteur perdu entre une appréhension à produire du réel et une volonté de politiquement correct répugnante.

Bruno R.

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