Critique : « Restless », un film de Gus Van Sant

Restless De Gus Van Sant Avec Henry Hopper, Mia Wasikowska, Drame

Affiche du film Restless

Avec Restless, Gus Van Sant semble revenir sur son cinéma de prédilection : celui de la découverte de soi et du bonheur éphémère, avec, comme édifice, le spleen d’une jeunesse américaine sabordée par la cruelle complexité de l’existence. Mais si Restless accouche d’une morale omniprésente (comme souvent avec l’artiste américain), celui-ci n’en reste pas moins, paradoxalement, le signe d’une envie de changement tranquille : drame romantique avant tout, Restless caresse la fatalité de son propos par l’intensité d’une douceur sublime et magistrale. La patte VanSantienne éclaire chaque plan d’une mélancolie assumée mais, pour la première fois chez le cinéaste, le ton reste profondément optimiste.

Ode à l’amour et à l’espoir, Restless apporte par sa touche mélancolique une importante valse d’émotions, dans le sens où de nombreuses confrontations sentimentales viennent débattre de l’enjeu de chaque scène : le bonheur côtoie le malheur, alors que la peur de la mort caresse l’espoir du changement. Bien sûr, cette approche profondément empathique est permise par la puissance de cette histoire, tellement touchante : atteinte d’un cancer en phase terminale, Annabel rencontre Enoch, jeune et beau garçon marqué par la mort de ses parents dans un accident de voiture. La confrontation de ces deux êtres anticonformistes, que tout semble unir, jouie d’une justesse remarquable. L’absurdité flagrante de leurs comportements est dépeinte par le cinéaste comme une sorte d’esquive mensongère : relevant presque d’une mythomanie profonde, l’attitude des deux amants transpire la crainte d’une fin de partie inévitable. Chez Gus Van Sant, cette folie est élevée au rang d’art : elle devient une création, un moyen d’expression, une échappatoire.

Comme à son habitude, le cinéaste américain aborde le récit comme une manière d’exprimer une douceur invisible à l’œil du monde, enfouie dans l’intimité profonde des personnages mis en scène. Ce lyrisme permet au film d’exposer les bases d’une romance qui assume pleinement son caractère fataliste : Annabel et Enoch s’aiment d’un amour grandiose mais condamné par le passage, pratiquement instantané, du temps et de la vie. Presque morbide, cet amour en est d’autant plus fort qu’il brûle d’une flamme qui ne s’éteindra jamais. La mort l’emmène pour l’éternité. C’est ainsi que le propos central du film constitue l’apologie ultime du bonheur. Le temps file et emporte avec lui les derniers souffles de l’amour et fait, de chaque évènement, un prétexte d’échange, d’aveu, voire d’offrande – la magnifique scène sexuelle dans la cabane abandonnée, haut lieu romantique. Quand le bonheur n’est plus, c’est alors tout un monde qui s’effondre: exemple parmi tant d’autre, la scène où les deux jeunes se chamaillent créé un mal-être construit sur un épouvantable sentiment de gâchis.

Le génial réalisateur dépeint la jeunesse de son pays avec son ardeure singulière – d’ailleurs, le physique « jeune premier » d’Henry Hopper correspond parfaitement à l’archétype masculin VanSantien. Mais si dans ses précédents films, principalement ceux formant la fameuse trilogie sur la mort (Gerry, Elephant, Last days), celle-ci était représentée d’une manière profondément tragique, la voici pour la première fois associée au bonheur et à l’enchantement: pour preuve, le cinéaste n’hésite pas à user de ralentis pour filmer la joie dans sa plus simple apparence. Véritables figures sociales désabusées, les deux jeunes américains aiment à penser qu’une vie, meilleure, est ailleurs. La présence du fantôme japonais, tout comme l’entêtement des tourtereaux à assister à d’innombrables funérailles, supposent que la mort est perçue comme une étape presque joyeuse. J’ai le choix d’être triste ou d’être heureux, alors je choisis d’être heureux : voilà comment pourrait se résumer l’état d’esprit de ces jeunes innocents condamnés. Gus Van Sant évite alors d’user de la puissance émotionnelle du récit jusqu’à satiété et confirme, après un Harvey Milk plus que convaincant, qu’il fait partie des meilleurs cinéastes de sa génération : sa vision du drame majeur est d’une beauté qui laisse sans voix.

Bruno R.

licence Creative Commons 3.0

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*