Critique : « Les sentiers de la gloire », un film de Stanley Kubrick

Les sentiers de la gloire De Stanley Kubrick Avec Kirk Douglas, Ralph Meeker, drame

Affiche du film les sentiers de la gloire

Les sentiers de la gloire est certainement l’un des films les plus engagés de Stanley Kubrick. Adaptation cinématographique du roman éponyme de Humphrey Cobb publié en 1935, le film traite d’un épisode délicat de la première guerre mondial: l’exécution de plusieurs soldats français accusés d’avoir déserté le front lors d’un assaut jugé par beaucoup comme suicidaire. Longtemps le film ne fut pas diffusé en France, les producteurs préférant ne pas le distribuer sous la pression d’anciens combattants français et belges – il faudra attendre 1975, soit plus de quinze ans après sa première diffusion, pour voir le film enfin projeté dans l’hexagone. Il faut dire que Kubrick, alors âgé de seulement 29 ans, ne dissimule que très modérément sa critique de l’armée française, injuste et cruel.

Le film se déroule logiquement de manière très linéaire en présentant les tenants et les aboutissants de l’événement historique qu’il décrit. Tout débute par une rencontre, celle du général Mireau et du général Broulard. Nous sommes en 1916, l’armée française piétine sur une position allemande, appelée « La fourmilière » et désignée comme imprenable. Ce qui n’empêchera pas Broulard d’ordonner à Mireau de lancer l’offensive.

Non sans humour, Kubrick use d’une vision particulièrement cynique pour décrire l’absurdité de la guerre et plus particulièrement des hommes qui la décident. Les généraux apparaissent ainsi comme totalement déconnectés de l’atrocité de la guerre, ces derniers n’hésitant pas à sacrifier la vie de plusieurs milliers d’homme pour asseoir leur renommé personnelle. Dans la séquence d’ouverture, il ne faudra que peu de temps pour convaincre Mireau de lancer ce suicidaire assaut, Broulard lui promettant une promotion en échange. Thème cher à Kubrick que l’on retrouvera plus tard dans nombre de ses films, l’aversion de l’armée est appuyée par une savante ironie qui fait éclore les contradictions, nombreuses, d’un système arbitraire et ce à tous les niveaux hiérarchiques. L’opposition visuelle entre les postes de garde – lumineux et gracieux – et les tranchées, naturellement délabrées, est frappante.

Au-delà de l’armée, c’est finalement le pouvoir en général, défini comme l’origine de toutes les injustices, que Kubrick a en ligne de mire. Occupant la seconde partie du film dans son intégralité, la justice est présentée comme l’outil des riches et des puissants qui, au contraire des accusés déjà condamnés, possèdent la parole. Il est en effet frappant de voir à quel point les soldats, de par leur position sociale, se murent dans un anonymat des plus inhumains. Que ce soit au front, noyés dans la masse, ou au tribunal, où ils ne représentent que les visages sans âmes d’une population étrangère, les soldats sont écrasés par un fascisme qui ne laisse aucune place aux individus qui ne possèdent plus de nom – dans les tranchées, un homme pétrifié ne parvient plus à donner son identité. A l’image d’une séquence effroyable et interminable où un condamné supplie ses bourreaux en pleurant et criant, Les sentiers de la gloire fait donc aussi preuve d’une noirceur terrifiante pour appuyer son propos.

Malgré de rares scènes d’action, stupéfiantes de réalisme pour un long métrage datant de 1957, Les sentiers de la gloire n’est pas un film de guerre, mais un film politique qui a fait de l’absurdité et de la folie des hommes le coeur de son combat. Il n’est ni à regarder comme une œuvre de fiction, ni comme une retranscription fidèle de la réalité : c’est avant tout un film hybride qui se plait à flouter les frontières du réel.

Bruno R.

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