Critique : « Somewhere », un film de Sofia Coppola

Somewhere De Sofia Coppola Avec Stephen Dorff, Elle Fanning, Drame

Affiche du film Somewhere

Alors que son père fut sacré en novembre dernier par un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, Sofia Coppola continue à construire son propre chemin, à ériger sa propre volonté. Car si le cinéma de Francis Ford possède un cachet inévitablement éblouissant, donnant à Hollywood ses plus belles lettres de noblesse – Le Parrain, Apocalypse now –, l’œuvre de Sofia tranche radicalement avec les codes imposés par l’industrie du divertissement. Dès son premier long métrage, Virgin Suicides, sorti en 1999, la jeune cinéaste est parvenue, en imposant des thèmes qui seront récurrents, à se détacher d’un cocon familial obsessionnel qui, inévitablement, lui aurait joué les plus mauvais tours. Après Lost in translation, maintes fois récompensé, et Marie Antoinette, projet d’importante envergure, la réalisatrice introduit avec Somewhere ce qui ressemble à un nouveau cycle, rompant profondément avec le conformisme dicté par Hollywood – industrie systémique qui avait placé sa famille sur le toit du monde cinématographique. Ce paradoxe, s’il traduit l’envie d’évasion d’une artiste en quête de sens et d’expérimentation, souligne surtout la liberté, brutale et agréablement étonnante, avec laquelle cette dernière aborde son art et son propos.

L’Hollywood paradoxal

Dans l’ombre d’un Hollywood écrasant de médiocrité et d’absurdité, Johnny, un célèbre acteur trentagénaire, passe ses journées et soirées dans la plus profonde des solitudes malgré son incroyable notoriété. Avec Cleo, sa fille âgée de 11 ans, ils vont apprendre à vivre, voyager, et à s’aimer dans un monde qui ne laisse que peu de place aux sentiments.

Si on peut inévitablement lire dans le scénario de Somewhere, écrit par la cinéaste, un propre miroir de sa vie d’enfant –les allés-venus incessants, la notoriété envahissante d’un père parfois absent –, Sofia Coppola affirme avoir été inspirée pour le rôle de Cleo par la fille d’une amie. La profonde solitude de Johnny, imagée de la plus belle des manières dans l’excellente scène où celui-ci subit une momification du visage afin de réaliser un vieillissement de sa personne, serait le reflet d’une société hollywoodienne parasitée par une profonde perversion de la notoriété, où les personnes se baladeraient à Los Angeles dans l’unique but de se faire photographier. Le véritable couple que forme ces deux personnages, que tout semble opposer – la maturité de la fille sérieuse, le spleen du père fêtard –, génère des scènes puissantes, émouvantes, parfaitement sublimée par la qualité d’interprétation des acteurs et par la subtile justesse des situations présentées. Car le film se veut souvent très sincère, et ne filme que ce que la vie de star propose de manière fatale: des diners sourds de dialogues, des voyages autoroutiers monotones, des parties de jeux-vidéo unificatrices. Derrière ces scènes souvent muettes se cachent des personnages assez travaillés, emplis d’une détresse dévastatrice, et qui auront les plus grandes difficultés à extérioriser leur mal-être et surtout à en trouver un rassurant écho.

Si le coté dramaturgique du récit semble en effet romancé, de nombreux éléments montrent que Somewhere est avant tout un film très personnel – une sorte de témoignage inavoué de la part de la réalisatrice. Il y a tout d’abord la présence de nombreux évènements que la femme a vécus –l’accident de la route de Helmut Newton, le show télévisé italien, la scène du casino. Bien sûr, le château Marmont, célèbre lieu hollywoodien, apporte par sa présence un piqué hautement intime du fait que les Coppola y ont habité. Surtout, c’est la présence étonnante de l’Italie, patrie familiale d’origine, qui vient, de manière implicite, faire de Somewhere un film au caractère presque autobiographique : la réalisatrice y présente ses attaches, ses racines. Le problème est que cette Italie est paradoxalement présentée de façon assez grotesque, avec ses shows grossièrement américanisés et ses nombreuses caricatures – la haute gastronomie en tête. Comme si Sofia Coppola détachait son film du modèle américain pour encore mieux l’imposer à l’extérieur de ses frontières.

Un film très influencé

Dès la scène d’ouverture, la plupart des spectateurs seront surpris par la mise en forme de l’objet cinématographique qui leur est présenté : un plan fixe filme les tours de circuit d’une Ferrari noire vacillant avec fierté sur le bitume réchauffé d’un décor désertique. Comme si cette scène hautement symbolique – la luxure, la solitude – annonçait un film décentré de son sujet, au sens photographique du terme, la suite du film sera malheureusement rythmée par des effets de style très déséquilibrés. Car si des scènes sont somptueuses – notamment celle de la piscine où le spectateur est embarqué dans des tourbillons de sensations sonores et visuels géniaux – et soulignent tout le talent de réalisatrice et de son photographe, d’autres apparaissent nettement moins judicieuses car peu évocatrices. Par exemple, les longs travellings de Johnny déambulant dans les couloirs de son hôtel sont très répétitifs, pour ne pas dire simplistes.

Surtout, la réalisation de Somewhere dégage une étrange sensation d’incohérence. La réalisatrice, en ayant puisé son inspiration dans de célèbres cinéastes ayant prouvé tout leur talent – Gus Van Sant en tête –, a fait de son film un étrange melting-pot de styles ne collant pas toujours avec son propos. Les longs travellings des séquences autoroutières, directement empruntés à Gerry et Electroma, créaient un sentiment de plagiat maladroitement utilisé et sont, d’un point de vue purement photographique, sans lien évident avec les séquences qui l’ont précédées – comme si la direction artistique était aux abonnés absents. Un déséquilibre étonnant qui puise inéluctablement ses racines dans le fait que Somewhere apparait finalement comme un coup d’essai pour la cinéaste : celle-ci expérimente, se détache de son essence, de ses chaines familiales. En ce sens, le film est indiscutablement très minimaliste – presque radical : les non-dits sont filmés avec justesse et les dialogues tirent leur existence des expressions physiques des différents protagonistes ; sentiment accentué par l’ excellente utilisation de la bande sonore. Certains trouveront le rythme atrocement lent et d’autres crieront au génie ; mais il ne fait aucun doute que Somewhere est certes un film imparfait – notamment dans sa fin avortée – mais qui respire la liberté.

Bruno R.

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