Critique : « Sur la route », un film de Walter Salles

Sur la route De Walter Salles Avec Garrett Hedlund, Sam Riley, drame

Tout débute par des pas sur un goudron que l’on devine brûlant. Des pas nombreux, longs, identiques, monotones, anonymes. Un chant, fredonné par la voix rauque et mélodieuse d’un homme que l’on imagine jeune, rythme l’image, lui donne du sens, agrémente son sujet d’une douce mélancolie. « Jamais je ne serai chez moi, jamais je ne serai chez moi ». Le film commence par le premier pas d’un long voyage.

Adaptation du roman éponyme de Jack Kerouac publié en 1957, Sur la route dépasse clairement le cadre des frontières cinématographiques tant son histoire très mouvementée a alimenté une série interminable de fantasmes. Déjà, il y a ce roman culte, fondateur de cette fameuse beat generation, terme utilisé par Kerouac lui-même pour décrire cette génération fatiguée, détruite par le spleen et écrasée par le non-sens de l’existence. Vient ensuite cette envie folle d’adapter au cinéma ce roman si riche et si simple à la fois, fait de grands espaces, de réflexions philosophiques subjectives et, surtout, d’amour et d’amitié. En 1968, Francis Ford Coppola achète les droits du livre, fait remanier son scénario et, plus de trente ans plus tard, en 2001, prévoit un tournage qui ne commencera jamais. L’enjeu est trop grand, la responsabilité trop lourde. Finalement, en 2004, le brésilien Walter Salles se voit accordé la réalisation du film par Coppola, dont il sera le coproducteur. Le film était donc particulièrement attendu, que ce soit par les fans de l’écrivain – qui auraient toutes les raisons pour trouver la distribution étonnante, entre un réalisateur brésilien et un interprète anglais dans le rôle de Kerouac – et les cinéphiles les plus avertis, voyant enfin prendre forme un film que même Coppola s’est résigné à ne pas réaliser, surement par faute d’inspiration devant un projet d’une telle ampleur.

Walter Salles fait de Sur la route un film volontairement abordable, dont la trame initiale – celle du livre – a été revue et corrigée afin d’en éclaircir les contours. D’un coté, le film raconte ce voyage initiatique, ses aléas, l’ivresse d’une jeunesse à la quête indéfinie et dont le véhicule file sur des routes désertiques au bitume glacé et brûlant. De l’autre, l’histoire de deux jeunes amis, Sal et Dean, dont la rencontre, exposée de manière mouvementée, commence par la chaleur d’une scène sexuelle interrompue et se termine par le bruit d’un délire sous acide interminable : les corps luisent, tremblent, les joies s’expriment. Tout au long du film, ce schéma narratif sert de fil directeur au récit qui alterne, à rythme inconstant, les séquences de groupe, où les images se font objectives, et les séquences qui concerne directement Sal et son désir d’écriture. Conformément au livre, le point de vue reste cependant celui de Sal, puisque sa pensée se traduit par une voix off venant très souvent rythmer les images. De ce parti pris scénique naitra les plus beaux moments du film qui voient le spectateur partager l’intimité de ce jeune auteur pour qui l’écriture constitue une forme de carnet intime mis à la disposition du monde.

Selon le réalisateur brésilien, la principale difficulté était donc de respecter la spontanéité avec laquelle Kerouac a bâti son roman, spontanéité qui lui a permit de prolonger sa propre histoire dans celle de ce mouvement utopiste guidé par l’envie folle du voyage. Fort de sa propre expérience, notamment avec Carnets de voyage, Salles fait du road-trip de ces personnages le moyen de perpétuer les histoires de chacun dans l’histoire d’un groupe, d’une ambition, d’un pays. En ce sens, la voiture de Dean – une sublime Hudson – devient l’objet fondateur, voire symbolique, de l’union des membres du groupe. En toute logique, c’est dans cet objet phare des 30 glorieuses, synonyme de liberté, que l’équipe du film a cherché cette fameuse spontanéité du roman dont certaines séquences, tournées avec une équipe très réduite et dans des conditions artisanales, ont hérité. « Avec Garrett et la vieille Hudson, nous sommes partis de New York et avons gagné la Côte ouest, en sillonnant encore une fois les routes du livre pendant trois semaines. On était à cinq dans la voiture, on ne savait pas où on allait dormir, nous étions complètement libres, c’était assez unique », s’amuse à raconter le cinéaste dans un entretien accordé au Nouvel Observateur.

Alors, pour beaucoup, Sur la route est un film inachevé, incontestablement maladroit dans l’approche parfois réductrice de ses personnages, brouillon dans son montage quelque peu saccadé, trop simpliste dans sa narration et, finalement, sans véritables surprises. Ils n’auront pas tort. Mais, derrière ces imperfections qui rendent encore plus beau le résultat, persiste aussi cet idéal de liberté qui guide la caméra et ses acteurs stupéfiants. Oui, Sur la route regorge de scènes géniales qui transpirent l’amour du voyage et qui rend encore plus belle cette jeunesse que l’on se plait à admirer.

Bruno R.

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