Critique : « Tomboy », un film de Céline Sciamma

Tomboy De Céline Sciamma Avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Drame

Affiche du film Tomboy

Il s’agit d’une balade. On y perçoit le ciel, des arbres, des murs en béton. La vision est floutée. Soudain, un visage, celui d’une jeune fille aux cheveux courts, apparait au centre de l’écran. Elle se dandine, yeux fermés, au gré du vent et des mouvements. Puis une voie, celle de son père, brise le silence. Dès les premiers instants, le propos est ainsi abordé explicitement: ce sera l’univers familial qui permettra de rétablir la vérité. Car Laure, ce garçon manqué qui vient d’emménager avec sa famille dans une nouvelle ville, va se présenter à ses nouveaux amis sous le prénom de Michael. Changer de sexe parait l’option la plus radicale pour changer d’identité. Mais les joies du mensonge et du travestissement vont inévitablement disparaitre au profit de la dureté d’un monde glacé et méprisant.

Film à la recherche des sentiments et de l’acceptation, Tomboy aborde avec une légèreté remarquable le délicat sujet de l’identité sexuelle. Personnage entre deux âges, la petite Laure est filmée comme un objet de convoitise par la cinéaste française Céline Sciamma, qui avoue percevoir en l’enfance un immense terrain de jeux mystérieux. Parmi les nombreuses énigmes de ce film singulier, une restera sans réponse: pourquoi Laure se fait-elle passer pour un garçon ? Le film ne veut pas poser de réponses instantanées ni universelles, mais tente plutôt de proposer au spectateur divers éléments de réflexion : Tomboy est un agitateur d’émotions qui caresse d’un regard neutre et objectif une situation moins dramatique qu’existentielle – qu’y a-t-il de plus étonnant que le refus de sa propre nature ? Mais c’est surtout grâce à une démarche dénuée de tout providentialisme que Tomboy parvient à convaincre. En misant sur une approche brute et épurée de la mise en scène, Céline Sciamma parvient à entretenir une certaine complicité entre le spectateur et le personnage principal. Car l’intimité de la jeune fillette est filmée comme dans un documentaire : les non-dits sont puissants et les paroles sont naturelles. A de nombreux moments, Laure aura la possibilité de révéler son lourd secret : cette mise en suspens du temps, qui met le spectateur dans l’attente de la fameuse révélation, permet de dynamiser de la plus intelligente des manières ce film doux et normalisé.

C’est aussi en jouant sur la puissance du paraitre dans nos sociétés contemporaines que le film réussi à établir l’esquisse d’un propos sociologique. Car, de manière paradoxale, ce sera le corps de Laure, vierge de toutes mutations, qui va lui permettre de maintenir son secret dans la plus profonde des tranquillités. Seul un après-midi à la plage lui imposera d’user d’une illusion physique (la nécessité d’imiter une forme phallique dans son maillot de bain). D’ailleurs, les jeux très physiques qui y seront pratiqués ne permettront pas non plus de dévoiler la véritable identité de la jeune fille, qui jouera à armes égales avec les garçons de son âge. De plus, en posant les contours d’une histoire d’amour enfantine mais sincère (une jeune fille tombe amoureuse de Laure), le film nous rappel que la contrainte de ce travestissement est moins naturelle que sociale : l’habit, la chevelure et le prénom – qui relèvent de notre existence et non de notre essence – semblent déterminer notre attirance sexuelle. Seule une incapacité technique provoquée par une rentrée des classes imminente (comment mentir sur son nom et sur son âge à l’école ?) va imposer à la fillette de dévoiler sa cachotterie.

Tomboy est enfin un film qui regorge de dualités. Au-delà de l’inévitable double personnalité du personnage principal, le contraste le plus évident est bien entendu celui entre l’intérieur et l’extérieur qui frappe autant par son opposition visuelle – plans serrés, plans larges – que par son opposition sociologique – le monde adulte réel, le monde enfantin imaginaire. En ce sens, Tomboy apparait comme un véritable conte réaliste, qui fait de la superposition d’une multitude de sociétés sa principale matière. C’est un film qui marque autant par le visage angélique de son actrice que par la qualité intrinsèque de son traitement dénué de toutes perversions.

Bruno R.

licence Creative Commons 3.0

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*