Critique : « Tropical Malady », un film de Apichatpong Weerasethakul

Tropical Malady De Apichatpong Weerasethakul Avec Sakda Kaewbuadee, Banlop Lomnoi, Expérimental

Affiche du film Tropical Malady

En sortant du visionnage de Tropical Malady, le spectateur est pour le moins déstabilisé, persuadé d’avoir vu l’un des films les plus atypiques de ces dix dernières années. Elevé au rang d’œuvre majeure par la presse spécialisée lors de sa sortie en 2004, encensé par une partie du festival de Cannes de la même année qui lui remettra le prestigieux Prix du jury, le film reste un représentant audacieux de ce qu’offre le cinéma asiatique indépendant dans son caractère le plus marginal. Aujourd’hui, son réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, fort d’une palme d’or pour Oncle Boonmee, peut se targuer d’avoir réussi à ouvrir de nouvelles portes narratives autant réjouissantes que repoussantes, prenant racines dans une écriture subtile, mélancolique mais inévitablement exigeante.

Un film poétique

Tropical Malady est un film bercé par une prose narrative douce et sensuelle qui puise ses fondements dans une histoire d’amour homosexuelle particulièrement touchante. Keng et Tong, deux jeunes thaïlandais que tout semble séparer – le premier est soldat, le second est un campagnard sans emploi – vivent au rythme des saisons, sans contraintes, sans soucis, sinon celui de satisfaire l’autre partie de leur existence. A l’image de leurs sorties urbaines ou bucoliques, ponctuées de rencontres autant sincères que diversifiées – la famille de Tong, une chanteuse de rue, une campagnarde spirituelle –, leur amour ne cesse de se développer autour d’une reconnaissance mutuelle cachotière et enfantine. La communication se fait par des sourires, des tendresses inestimables, des signes non verbaux à la richesse rare.

Si cette histoire d’amour dispose inéluctablement d’une quantité importante de sincérité tant les composantes qui la composent brillent par leur crédibilité – les deux jeunes acteurs, irréprochables ; l’environnement sublimé par une photographie lumineuse ; les dialogues savoureux –, ce récit poétique dispose d’un cachet particulièrement mystérieux qui donne à Tropical Malady un charme irrésistible : on ne sait rien – ou presque – sur les protagonistes qui n’existent que par leur présence physique à l’écran, et la réalité semble se mélanger au rêve, voire au fantasme – ce plan déstabilisant où Tong parait nous regarder à travers l’œil de la caméra durant de longues secondes. Scénariste du temps qui passe, Apichatpong Weerasethakul pose sur cette histoire faite de dualité un regard à la fois amuseur et amusé, où l’absence de réelle intrigue confère paradoxalement à cette romance toute la puissance narrative nécessaire au genre de récit auquel elle appartient.

Un schéma narratif expérimental

Mais un élément perturbateur va plonger le film dans un incroyable retournement de situation : un jour comme un autre, des vaches sont massacrées par un animal bestial et Tong disparait. La tranquillité qui émanait de la première heure va alors radicalement se transformer en une anxiété permanente. La jungle devient maléfique, et le jeune soldat part à la rencontre de son destin – ou de son passé ? – en pénétrant les parties les plus intimes de son être.

Contre toute attente, Tropical Malady va ainsi brutalement casser son intrigue en son milieu. Alors que la première heure du film constituait le récit classique d’un mode de vie amoureux, sa seconde partie formera un ensemble particulièrement hétérogène où les protagonistes précédemment présentés vont plonger dans une sorte d’abime onirique inéluctable. Cet éclatement du schéma narratif donnera au film d’Apichatpong Weerasethakul un caractère inédit, voire incroyable – lors de sa présentation à Cannes, certains spectateurs croyaient qu’il s’agissait d’une erreur de bobine. Keng, à la fois victime et maitre d’une nature immaitrisable, devient une personnification de l’animal en soi : il rugit, rampe et ne fait plus qu’un avec son environnement étouffant. Comme si ce message autant naturaliste que religieux – l’allusion explicite à la Vache sacrée – servait à faire questionner le spectateur sur sa situation existentielle, Apichatpong Weerasethakul développe dans cette deuxième partie de nombreux thèmes que l’on pourrait trouver à la fois audacieux et providentiels : la mémoire, le rapport de l’homme à son environnement ou encore l’impuissance de la technologie. Comme le dit lui-même le réalisateur, « Les souvenirs de la première partie fécondent la seconde, tout comme la seconde partir féconde la première. L’une n’existe pas complètement sans l’autre. Mais ce sont deux mondes différents».

La réalité semble se mêler à l’imaginaire, comme le suggère la répétition d’un plan majestueux – Keng se réveillant endormi dans un arbre. Cette anaphore visuelle déstructure alors la temporalité de ce récit linéaire, et contribue à accentuer l’incompréhension chez le spectateur, qui ne sait plus ce qu’il doit croire ni penser. L’importante spiritualité dont fait preuve Tropical Malady en fait un film au caractère expérimental évident : c’est un jeu de dissimulation permanent qui emmène son spectateur dans des profondeurs poétiques, mystiques et décapantes.

Bruno R.

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