Critique : « Un amour de jeunesse », un film de Mia Hansen-Løve

Un amour de jeunesse De Mia Hansen-Løve  Avec Lola Créton, Sebastian Urzendowsky, Drame

Affiche du film un amour de jenesse

C’est un film qui fut refusé en Sélection officielle au dernier festival de Cannes: il n’avait pas le “format”; il n’était pas assez “sensationnel”, trop peu “violent”. Et pourtant, le troisième film de Mia Hansen-Løve peut se targuer de disposer d’une magie assez rare: celle de la quête permanente de l’expression. Car derrière son titre plutôt commun, Un amour de jeunesse dispose d’une cohérence remarquable qui fait des sentiments sa matière principale; tel un éclat de verre, c’est une œuvre autant frissonnante que dérangeante dans ses moments les plus brutaux.

Camille et Sullivan sont deux adolescents qui vivent l’un envers l’autre une passion réciproque ; passion matérialisée dès les premiers instants par une sublime scène où règne puissance des corps et sensibilité de l’âme. Cet amour de jeunesse, qui offre au film son titre, n’en reste pas moins fragilisé par le départ précipité et imminent de Sullivan pour l’Amérique du Sud. Très rapidement, l’équilibre de cette romance est ainsi perturbé par l’écoulement du temps: Un amour de jeunesse sera un film découpé chronologiquement. Tout d’abord, il y a cette première partie qui offre au spectateur de magnifiques moments d’émotions où l’espoir de Camille de voir Sullivan renoncé à son envie de départ canalise l’ensemble de la dimension tragique de cet amour sans conditions – le weekend à la campagne, magnifiquement filmé dans une verdure flamboyante. Puis, le temps du départ et de l’acception : Sullivan s’envole vers de lointaines contrées, Camille se retrouve seule, le cœur brisé par ses espoirs envolés. Période sinistre, noire, voire fatale : la jeune fille tente de se suicider : désastre d’un amour perdu; acte d’une violence sans espoir. Vient enfin le temps de la reconstruction : Camille découvre son talent pour l’architecture; elle intègre une école, y rencontre Lorenz, un professeur qui deviendra, avec le temps, son nouveau compagnon avec qui elle vivra un amour différent mais non moins important. Dix années se sont écoulées depuis l’amour de Sullivan.

Ce qui caractérise principalement Un amour de jeunesse est sa subtilité permanente : que ce soit dans ses moments les plus expressifs, contemplatifs ou, même, minimalistes, le film peut se targuer de disposer d’une lecture particulièrement éclectique – la séquence où Lorenz et Camille sont réunis au domicile de cette dernière déstabilisera plus d’un spectateur. De ce choix scénique exaltant naitra une liberté de propos et de situations extraordinaire, où chacun des personnages disposera d’un libre-arbitre dépassant le cadre simple du récit dicté et arbitraire : ces derniers deviennent des figures réellement vivantes, écrasées par le poids du temps et l’éclatement de l’espace – Sullivan en Amérique du Sud, Lorenz en Allemagne. La faille créée par le procédé donne alors à un Amour de jeunesse une vision autant globale que personnelle du sentiment amoureux : la hiérarchisation de l’amour est-elle légitime ?

La mélancolie imposée par l’amour perdu et sa persistance face à l’épreuve du temps donne aussi à Un amour de jeunesse le classicisme dont il avait besoin. Dicté par le cinéma d’auteur français, le film ne manque pas de références : on peut aisément citer Truffaut et son Jules et Jim dont des dialogues sont directement tirés (« Je ne veux plus t’appeler car attendre le son de ta voix sans pouvoir te voir ni te toucher est un abominable supplice »). L’une des forces du film de Truffaut, qui était de disposer d’une douceur des plus sincères, se retrouve ainsi aisément propulsé dans le film de Mia Hansen-Løve : exemple parmi tant d’autres, lorsque Camille lie les lettres de Sullivan, nous pénétrons dans l’esprit de la jeune fille en entendant la voie de Sullivan. Procédé simple, mais terriblement efficace, qui donne au film la sincérité nécessaire au genre de récit auquel il appartient : Un amour de jeunesse est un condensé de gestes qui offre au cinéma français l’un de ses plus beaux films de l’année.

Bruno R.

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