Critique : « Une séparation », un film de Asghar Farhadi

Une séparation De Asghar Farhadi Avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Drame

Affiche du film Une séparation

C’est d’abord l’histoire d’une déception. Celle de Simin, une femme qui, après des mois de combats administratifs, obtient des visas pour quitter l’Iran avec son mari, Nader, et sa fille, Termeh. Mais Nader refuse le départ: son père, atteint de la terrible maladie d’Azheimer, ne peut vivre sans l’aide de son fils. Simin engage alors le divorce: ce sera la première scène d’un film décrivant avec une intimité déconcertante l’écroulement des existences.

C’est ensuite l’histoire d’un drame. Celui de Razieh, une femme de chambre engagée par Nader pour s’occuper du père incapable. Mais une dispute entre l’employeur et l’employée permettra à la mort de faire une irruption fracassante: Razieh, enceinte de plus de quatre mois, chute dans les escaliers suite à une poussée de Nader. Elle y perdra son enfant. Et Nader son intégrité: accusé d’homicide, il essaiera de prouver son innocence aux yeux du monde mais surtout à ceux de sa fille, en pleine puberté et sujette à de profonds bouleversements.

L’iranien Asghar Farhadi n’en est pas à son coup d’essai. En 2009, son À propos d’Elly avait remporté le gratifiant Ours d’Argent au Festival de Berlin. Cette année, Une séparation repartira avec un Ours d’Or amplement mérité. Il faut dire que son film transpire la maîtrise. Construit sur une écriture des plus abouties, Une séparation prend le spectateur par la main et l’emmène dans un univers d’une extrême violence. Ici, point de tire-larmes opportunistes ni d’aplanissements scénaristiques: le rythme est assuré par la puissance de mots claquant dans les airs comme des balles de revolver. Cette mise en scène expressive, voire théâtrale, offre au spectateur une place de choix dans le déroulement de l’intrigue – exemple le plus frappant, la première scène nous place explicitement dans la peau du juge écoutant les récits des deux divorcés.

Une séparation est donc un film composé d’une multitude d’embronchements. Sa lecture est difficile mais d’un intérêt évident, tant la pluralité des thèmes abordés est traitée avec une synthèse et une finesse des plus remarquables: c’est à la fois une oeuvre politique, sociale, satirique et dramatique. A l’aide d’une caméra mouvementée, le cinéaste iranien peint le sombre tableau de sa société inéquitable. Derrière l’enjeu de la chose, une question lorgne finalement l’ensemble de ce récit contradictoire: où se cache la vérité ? Cette interrogation, sujette à de stupéfiantes révélations finales, forme ainsi le coeur de la narration: Une séparation est un film bâti sur la mouvance d’une incertitude permanente. Chaque scène décrit un idéal, celui de protagonistes, écrasés par la fatalité, en quête de Justice: justice divine pour les uns, justice d’État pour les autres. Entre ces deux feux, la morale. Triomphera-t-elle du mensonge ? Sur cette question, Asghar Farhadi ne porte aucun jugement: il laisse au spectateur le choix de la réponse. Car face à la pathétique précarité de Razieh, mariée à un dépressif, difficile de ne pas éprouver d’émotions et de comprendre certains de ses gestes absurdes: comme l’aurait dit Albert Camus, “Si j’avais à choisir entre cette justice et ma mère, je choisirais encore ma mère ».

Car la justice iranienne est aussi l’un des coeurs de cette oeuvre finalement plus philosophique qu’il n’y parait. A l’instar de ses protagonistes, Asghar Farhadi semble aussi recherché un idéal de démocratie, un idéal commun, toujours écrasé par la religion en Iran. L’Iran, ce pays où l’avenir semble menotté à la fatalité d’une société inégalitaire. La Révolution Islamique de 1979 n’aura rien changé: la liberté n’est içi qu’un simple mot sans réelle signification. Les cinéastes que sont Jahfar Panahi et Mohammad Rasoulof – condamnés par le régime pour s’être exprimés avec une caméra – en sont les premiers témoins. Mais à la force de la volonté et du talent, le pays d’Abbas Kiarostami prouve, une fois de plus, que la créativité triomphe toujours de l’obscurantisme.

Bruno R.

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