Critique : « Valse avec Bachir », un film de Ari Folman

Valse avec Bachir De Ari Folman Avec Ari Folman, Ori Sivan, Animation

 

Troisième film d’Ari Folman, Valse avec Bachir fut l’une des attractions du festival de Cannes 2008. Il faut dire que les arguments ne manquent pas envers le film du réalisateur israélien : à la fois œuvre documentariste sur le terrible massacre de Sabra et Chatila mais aussi existentielle sur la question de la mémoire et de ses multiples interprétations, le film d’animation, véritablement polymorphe, dispose en effet d’une maturité exceptionnelle et d’une mécanique émotionnelle autant explosive que dramatique. Le film fut diffusé gratuitement dans le cadre du premier festival du cinéma d’Arte. Il serait dommage de passer à coté de ce petit bijou d’animation contemporaine, qui a su allier fiction et réalité avec un brio indéniable.

La mémoire sélective

Près de vingt ans après l’invasion du Liban par l’Israël, Ari Folman, ancien soldat ayant participé à cette opération, remémore ce douloureux passé dans un bar avec son ami Boaz, lui aussi ancien combattant. Alors que ce dernier se souvient parfaitement de cette terrible période, Ari se rend compte que tout ses souvenirs se sont dissipés, que la guerre a disparu de sa mémoire et que ses sens ne souviennent plus de cette période de sa vie. Néanmoins, une image, celle de son corps flottant dans l’eau face aux ruines de Beyrouth, ressurgit. Le désormais quadragénaire décide alors de partir à la recherche de la vérité et de son passé afin de comprendre ce très énigmatique souvenir qui, sorti de son contexte, n’a que très peu de sens.

Suite à un voyage initiatique, Ari va alors, étape par étape, réussir à reconstruire sa mémoire. Le spectateur suit donc, par le biais de flashbacks, la reconstruction de ce véritable puzzle permis par de nombreux témoignages, tous plus poignants les uns que les autres : certains évoquent l’absurdité d’une guerre souvent sans sens – tiré sur un ennemi invisible – alors que d’autres rappellent l’atrocité déshumanisante de celle-ci –l’assassinat de l’enfant armé en est le passage le plus significatif. Rapidement, le principal intéressé se rendra ainsi compte que le cauchemar rejoint la réalité, que ses souvenirs jusqu’à présent oubliés par mépris resurgiront inéluctablement à la surface de son esprit. Certaines séquences sont alors particulièrement touchantes, parfois crues mais toujours justes. Car une des principales forces du récit de Valse avec Bachir est l’incroyable équilibre dont il témoigne. Parfaitement rythmé et jamais terni par une morale douteuse, le film fait en effet preuve d’une puissance analytique exceptionnelle, décrivant avec force chacune des faces d’une guerre si terrible. Ainsi, pas de pathétisme primaire ni de symbolisme maladroit ne viendront perturbés un récit raconté avec une perfection indéniable. Les soldats rescapés ne sont ni des héros, ni des monstres. Ce ne sont que des hommes victimes de la folie expansionniste de leur hiérarchie.

Baignant dans une amertume certaine, Valse avec Bachir ne cesse de déstabiliser les codes cinématographiques du genre. D’une part, la logique romanesque dont celui-ci fait preuve, avec cette déstructuration linéaire et temporelle de la narration, fait entrer le spectateur dans la conscience la plus profonde du personnage principal, doté par ailleurs d’une humanité incroyable pour un film d’animation. Il faut dire que la confrontation entre cette enquête personnelle et ce voyage au cœur d’une guerre datant de plus de vingt ans est réellement déstabilisante à plus d’un titre. Cette succession de flashbacks, créant un parallèle perturbant entre l’onirisme des souvenirs d’Ari et la dureté d’une réalité oubliée, permettra au réalisateur d’imposer un pathétisme profond à l’encontre de tous ces personnages qui se découvrent au fil des discussions. La mort est fatalement inscrite à jamais dans leurs esprits.

Un mélange de genre inédit

En choisissant la forme du dessin animé pour retranscrire à merveille l’horreur d’une guerre bien réelle, le réalisateur israélien Ari Folman parvient à faire de son film un véritable concentré de sens et d’émotions. Tout d’abord, il est en effet indéniable que Valse avec Bachir dispose d’une enveloppe corporelle sublime : les dessins, très gras et très feutrés, sont magnifiques et les couleurs sont resplendissantes. Traiter d’un sujet aussi difficile avec le ton, souvent joviale, d’un dessin-animé était un réel défi. Défi qui sera remporté haut la main tant la qualité de l’ensemble est d’une suprême dimension. Les musiques, composées par un Max Richter au sommet de sa forme, confient elles-aussi au film le statut d’œuvre d’art à part entière et parachèvent l’ascension émotionnelle dont font preuve certaines scènes, comme celle, magnifique, qui donne son nom au film.

En donnant son identité au personnage principal – son nom ainsi que son apparence –, Ari Folman retrace durant près de 1h40 le parcours qu’il a dû effectuer pour constituer son film. Ainsi, les personnages rencontrés sont bien entendu tous réels – ces derniers donnent d’ailleurs leur voix à leur avatar, ce qui accentue grandement le caractère documentariste du film. La frontière entre la fiction et la réalité s’en retrouve alors encore plus atténuée. Et là est alors la véritable force du film. Car en utilisant le film d’animation comme objet de témoignage, Valse avec Bachir dispose d’une intensité, certes surement moins importante qu’un réel documentaire, mais néanmoins à l’efficacité redoutable. La mise en scène du massacre de Sabra et Chatila s’en retrouve parfaitement orchestrée et en devient un véritable moment dramatique de cinéma sur lequel repose, finalement, tout le questionnement du film : cette scène, à l’explosivité narrative et émotionnelle intense, condensera ainsi toutes les craintes et toute la tension des séquences qui l’ont précédé pour en accoucher d’une triste et fatale réalité. La caméra reprend ses droits, et les images d’archives achèveront le voyage temporel d’Ari Folman mais, aussi et surtout, des spectateurs.

Bruno R.

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