Critique : « Vénus noire », un film de Abdellatif Kechiche

Vénus noire De Abdellatif Kechiche Avec Yahima Torres, André Jacobs, Drame

Affiche du film la Venus noire

Dans la filmographie d’Abdellatif Kechiche, Vénus noire pourrait apparaitre comme un aboutissement logique. Ce réalisateur talentueux, couronné de diverses récompenses – dont deux césars de meilleur film pour L’esquive et La gaine et le mulet –, a toujours prouvé, par la vivacité de sa caméra, que le monde cinématographique était un monde cosmopolite reflétant parfaitement nos sociétés contemporaines mondialisées. Avec Vénus noire, l’humanisme caractéristique de ses précédents films se retrouve confronté à la cruauté de l’époque inégalitaire que fut le XIXè siècle : exhibée tel un animal de foire, Saartjie Baartman – dit la Vénus hottentote – fut l’objet de toutes les humiliations et de toutes les maltraitances. Son seul tort ? Sa couleur de peau associée à un développement excessif de son postérieur. Ce récit, malheureusement véridique, se retrouve propulsé sous le regard du réalisateur franco-tunisien dans un condensé d’émerveillements visuels mais aussi de dégout permanent, provoqué par la vision crue de la souffrance humaine. C’est de ce paradoxe que Vénus noire tire toute sa force et fait figure, en cette fin d’année, de film français majeur qui a su allier avec brio récit historique et mise en scène stylisée.

Un constat plus qu’une dénonciation

En 1811 existait au cœur de Londres un spectacle plutôt particulier : dans une sombre salle éclairée à la bougie, des spectateurs de tout âge venaient « admirer » les talents d’une femme noire, présentée sous le nom de la vénus hottentote, qui, sous les ordres de son « dompteur », dansait, bougeait, rugissait. Ces spectateurs, parfois apeurés par la sauvagerie de la scène, parfois émerveillés par l’exotisme du spectacle, pouvaient même, à la fin de celui-ci, toucher les fesses prédominantes de cette femme maquillée et déguisée comme une autochtone. Teinté d’une forte dose d’érotisme, le spectacle connut un succès tellement important que des représentants de l’ « African Society » ont rapidement menacé son exécution : jugé trop humiliant, celui-ci dégraderait l’image de la pauvre femme qui semble soumise à sa piètre condition. Or, fait particulièrement étonnant, Saartjie Baartman est loin d’être une esclave dans le sens propre du terme – fait d’exercer un travail forcé et sans rémunération – : en effet, très rapidement, le spectateur s’étonnera d’apprendre que cette jeune femme âgée de seulement 25 ans est rémunérée et, qu’en dehors de son spectacle, celle-ci dispose d’une réelle liberté. Ainsi, au contraire de l’elephant man de David Lynch, la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche n’est pas la victime directe d’une quelconque exploitation : le spectacle est théâtral et la cage présente sur scène n’est qu’illusion. C’est en tout cas ce qu’affirmera Hendrick Caezar, le « dompteur », lors d’un procès qui l’opposera à une importante partie de l’opinion et qu’il gagnera.

Néanmoins, il parait évident que les souffrances dont souffre Saartjie sont de l’ordre d’une profonde soumission. Une soumission morale, tout d’abord, qui, durant la première heure du film, sera matérialisée par l’effort de résistance avortée dont fera preuve la pauvre femme. Mais Caezar parviendra toujours à la manipuler, en usant et abusant des rêves auxquels celle-ci s’agrippe : célébrité, retour au pays – elle est originaire d’Afrique du Sud –, notoriété, richesse et considération. La naïveté dont fait preuve Saartjie, qui se transformera par la suite en une fatalité et qui l’amènera vers un alcoolisme irréfutable, touchera inévitablement les spectateurs en provoquant en eux un fort sentiment d’empathie. Cette soumission morale se transformera inéluctablement en une soumission physique qui prendra toute sa puissance lors de la dernière heure du film, où Sarrtjie sera confrontée à une prostitution forcée et à l’abus des scientifiques qui voient en elle et en ses formes très généreuses une nouvelle espèce proche de l’orang-outan. Terrible constat, à la fois honteux et révoltant, que celui de voir en la communauté scientifique de l’époque l’épicentre d’un racisme primaire. Finalement, Vénus noire se rapproche alors de Man to man, de Régis Wargnier, dans le sens où celui-ci n’hésitait pas à responsabiliser la haute société dans le dramatique processus de déshumanisation. Le malaise remplace, dans le cœur du spectateur, l’empathie.

Mais au contraire de Régis Wargnier, Abdellatif Kechiche fait de son film non pas une arme de dénonciation, comme cela est souvent le cas avec ce genre de récit, mais plutôt une œuvre historique qui centralise ses efforts sur la retranscription fidèle, mais aussi fantasmée – il n’est pas certain qu’elle ait fait partie d’une maison close –, d’un évènement dramatique. Vénus noire constate mais ne porte pas de jugement, laissant ce rôle au spectateur. En ce sens, le message du film est saisissant car profondément universel : jusqu’où la cruauté de l’Homme peut-elle aller ? La question est inévitablement posée. Peu d’optimisme, si ce n’est cette rencontre avec un dessinateur français, et beaucoup de noirceur font de Vénus noire un film qui choque et qui interpelle la bourgeoisie ou la classe populaire. Le point de vue profondément intimiste de la caméra du réalisateur, qui suit avec un attachement profond la dégénérescence de la condition de Saartjie, renforce évidement ce constat. A l’image de la fermeté de son visage, qui semble constamment désintéressé, contrastant avec les nombreux rires de ses contemporains.

Techniquement irréprochable

En transformant Saartjie Baartman en un personnage de cinéma, Abdellatif Kechiche parvient à transmettre à son film un sentiment de profonde réalité. Ce sentiment est d’ailleurs renforcé par la précision remarquable dont fait souvent preuve la caméra du réalisateur. Très descriptif, à l’image d’un documentaire, Vénus noire repose sur un schéma narratif extrêmement efficace : à l’aide de séquences références – les différents spectacles, le procès ou encore la conférence scientifique –, le film développe, étape par étape, la dégradation du comportement des différents protagonistes. Ce souci analytique lui attribue ainsi un rythme vivant, efficace et centré sur un déroulement progressif de l’intrigue. De plus, la précision chirurgicale de Vénus noire se traduit aussi par une retranscription historique exceptionnelle d’exactitude : les décors et costumes sont criants de vérité – pas d’anachronisme constaté – et accentuent encore le fort degré réaliste du film.

Techniquement, le film d’Abdellatif Kechiche est ainsi irréprochable. La photographie est majestueuse, l’image possède un grain magnifique et les nombreux jeux de lumière – les bougies étant une des principales sources d’éclairage intérieur – sont d’une intensité rare et parviennent à créer une atmosphère totalement exceptionnelle, souvent basée sur des couleurs chaudes et éclatantes. Cette gracieuse enveloppe corporelle créé alors un contraste saisissant avec le propos malsain mis en scène : ayant pour racine une caméra mouvementée et une ambiance sonore envahissante, Vénus noire n’échappe donc pas aux codes de son réalisateur et en possède ainsi toutes les caractéristiques. On se souvient en effet de cette incroyable séquence finale de La graine et le mulet, qui mettait en avant le coté intergénérationnel de l’effort physique comme issue. Même si la caméra du réalisateur semble ici plus conventionnelle, dans le sens où celle-ci s’applique avec plus de calme sur les situations, l’effort physique reste filmé avec une errance telle qu’il en devient un acte en soi, véritable canalisateur d’un environnement crade et malsain où transpiration et exaspération représentent les signes de sa présence. Les différents spectacles de la vénus hottentote sont alors filmés avec une virtuosité indéniable, laissant une place ingénieuse à la musique qui fait prendre tout son envol à l’artiste qu’était Saartjie.

Finalement, Vénus noire est un film véritablement éprouvant, de par son propos mais aussi de par sa forme. Enchainant des séquences très crues à la longueur parfois conséquente, le film s’étale sur tout de même près de 2H40 et ne censure sur aucun aspect de cette dramatique destinée: le spectateur devient complice des maux. Cette endurance aurait pu lui être fatale si les acteurs portant ce récit n’avaient pas fait preuve d’une telle intelligence. Dans le rôle central, Yahima Torres, jeune cubaine que l’on découvre avec joie tant son interprétation est d’une classe rare. Vivante, rayonnante, naturelle au possible, elle parvient avec une justesse exceptionnelle à retranscrire les nombreuses subtilités de son personnage. Elle avoue d’ailleurs que le tournage, d’une durée de trois mois, fut une épreuve. Les personnages tortillant autour d’elle ne sont pas en reste : André Jacobs et Olivier Gourmet, tous deux dans des rôles de « dompteur », sont eux aussi incroyablement saisissants de terreur et de froideur.

En évitant d’imposer une morale maladroite et perverse, Vénus noire dispose d’un cachet universel et fait figure de suite logique dans la filmographie de son réalisateur. Alors que le sujet aurait pu être teinté d’un communautarisme imprudent, Abdellatif Kechiche fait de sa vénus hottentote un personnage contemporain, une figure de cinéma. Un film pour combattre l’oubli.

Bruno R.

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