Critique : « Women are heroes »

Women are heroes
De JR
Avec Documentaire
Genre: Documentaire

Affiche du film women are heroes

Après Banksy, c’est au tour de JR, autre artiste new-wave issu de la scène underground, de présenter son film documentaire, Women are heroes. Derrière ce titre volontairement sensationnel se cache un film qui, comme son nom l’indique, traite principalement de la condition féminine et de son caractère jugé, par l’artiste, héroïque. Hélas, au contraire de Banksy, qui usait d’une ironie et d’un second degré ravageurs, le photographe français a malheureusement instrumentalisé les terribles situations filmées pour en faire, de manière éhontée, son propre fond de commerce : le propos de l’artiste écrase en effet littéralement la parole, devenue muette, de ses protagonistes. Terrible constat, tant JR dispose d’un incontestable talent artistique.

Pour comprendre Women are heroes, il faut d’abord comprendre son auteur. Qui est JR, et pourquoi ce drôle de nom ? Issu de la scène street-art, ce trentagénaire parisien est connu pour ses collages urbains qui mettent en scène des visages, très expressifs, d’hommes et de femmes. Cet « activiste urbain », comme il se désigne, est aujourd’hui devenu l’un des artistes les plus bankable de sa génération et a remporté, en octobre dernier, le prix TED 2011. Réalisant des activités pénalement répréhensibles, l’artiste dégaine sous le nom de JR (de façon anonyme, donc) afin d’éviter toutes poursuites pénales.

Nous sommes en 2011 mais la misère sévit toujours. Armé de ses appareils photos, JR est allé à la rencontre de la précarité. Ses destinations ? Le Brésil, l’Inde, le Kenya et le Cambodge. Son but ? Donner la parole aux femmes qui composent ces sociétés. Déroulant son film sur un schéma narratif simple et équilibré, le photographe y expose une vision objective du déterminisme sociologique qui écrase, dans ces pays, toute ambition et toute amélioration notable du quotidien : il y filme les environnements, saisissants de beauté,  puis y présente ses composantes, les habitants, les institutions, le climat social, à l’aide de méthodes presque journalistiques (interviews face-to-face, montage télévisuel, musiques d’ambiance venant rythmer des plans très descriptifs). Heureusement, ici, point de voies-off : le récit n’est raconté que par ceux qu’ils le vivent, à savoir des femmes de tout âge (de la jeune fille de dix ans à la septuagénaire vieillissante) mais unies par le socle commun de la vulnérabilité, aussi bien financière que sociale.

Ce qui interpelle au visionnage de ces portraits de femmes, ce sont avant tout leur courage et leur désir d’avenir qui contrastent, de façon brutale, avec le climat néfaste de fatalisme dans lequel elles évoluent. Les pouvoirs publics sont inexistants (ou cruels), mais, paradoxalement, ce sont eux qui détiennent, peut-être, les clefs de la solution, à travers l’éducation et la protection sociale, devenus de réels fantasmes collectifs. En privilégiant le croisement des portraits au croisement des situations, JR a nécessairement fait valoir l’humain et non le pathétisme autodestructeur dont souffre généralement ce genre de documentaire. Ce choix ne pourra être jugé que judicieux, d’autant que les situations alternant dramaturgie profonde et propos légers renforceront le sentiment d’injustice qui transpire de ce film sincère et parfaitement mis en scène par divers effets stylistiques (du stop-motion aux longs plans fixes, en passant par le ralenti descriptif et inversé).

Malheureusement, Women are heroes est un film disposant d’un désolant double discours – celui de l’artiste, celui du documentariste. Prétextant le besoin de représentation évident des femmes interrogées, l’artiste va instrumentaliser la précarité filmée afin d’en faire son propre vecteur de célébrité : en présentant ses immenses collages photographiques comme moyen d’expression mais aussi comme armes d’intégration, l’artiste oublie que toute la noblesse de son art repose dans son coté marginal et non narcissique. La dernière heure du film ne se résume ainsi qu’à un vulgaire making-off égocentrique de la part d’un photographe talentueux mais inéluctablement providentiel. Le manque de matière se fait cruellement ressentir, et l’ennui commence alors à plomber le moral du spectateur. Même, s’il est vrai, que le travail accompli est énorme.

Bruno R.

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