Critique : « Zero Dark Thirty », un film de Kathryn Bigelow

Zero Dark Thirty De Kathryn Bigelow Avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Thriller

Affiche du film Zero Dark Thirty

Hélas, un miracle n’arrive qu’une fois : trois ans après avoir remporté, à la surprise générale, pas moins de six Oscars avec Démineurs (dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur), Kathryn Bigelow est cette année repartie bredouille de la cérémonie, où Zero Dark Thirty était nominé dans cinq catégories. Si les deux métrages traitent de la même thématique – la guerre – en dressant le portrait intimiste d’une personne devenue accro à un système qui la détruit, leur traitement diffère totalement : là où Démineurs faisait de la tension de ses situations le principal pilier de sa narration, Zero Dark Thirty se montre nettement plus introspectif, tout en restant, évidemment, propice à l’action, qu’elle soit politique ou militaire. Trop intrépide, politiquement incorrect, n’ayant que faire des polémiques évidentes qu’il suscite, le nouveau film de Bigelow n’est certainement pas un long-métrage à Oscars. Sans surprise, c’est donc Argo, et sa mécanique politico-romanesque, qui rafle la mise.

Zero Dark Thirty est d’abord une audace : retracer la traque de Ben Laden, avec comme point de départ les attentats du 11 septembre, est un sérieux défi qui relève presque de la folie, voire de l’inconscience, tant le sujet apparaît comme sensible. Aujourd’hui encore, deux ans après la mort unanimement reconnue du chef d’Al-Qaïda – les membres de l’organisation ayant eux-aussi affirmés son décès –, les zones d’ombre restent nombreuses, notamment sur les conditions de l’assaut final. Exemple le plus frappant, au Pakistan, pays où se déroule la dernière demi-heure du métrage, 66 % des citadins ne croient pas en la mort du leader d’Al-Qaïda [1]. Autant dire qu’en s’attaquant à un tel sujet, source d’interminables fantasmes, Kathryn Bigelow avance, à l’image des personnages de son précédent film, sur un terrain miné.

Au-delà des considérations politiques, le principal risque pour la cinéaste restait celui de la falsification de l’Histoire. Comment, en effet, ne pas être étonné de voir sortir un film sur un événement si récent qui constitue l’un des plus marquants de notre époque ? Kathryn Bigelow ne s’en cache pas : « faire ce film, c’est une façon d’apporter une première pierre à l’histoire, en espérant voir d’autres œuvres sur le sujet arriver par la suite » [2]. Le recul de l’Histoire nous étant manquant, il serait maladroit de considérer Zero Dark Thirty comme une œuvre à la lisière du documentaire et de la reconstitution historique. Car si la logique de la cinéaste est évidemment celle de la retranscription fidèle – les personnages et les situations présentés ont existé –, la manière dont sont agencés les éléments laisse une place importante à l’imaginaire du spectateur.

Comme à son habitude, Kathryn Bigelow fait le choix d’une mise en scène très descriptive : la cinéaste aime jouer avec le temps en laissant aux situations la possibilité d’exprimer toute leur puissance– souvent, l’action s’emballe au détour d’un regard ou d’une parole. Néanmoins, quand il s’agit de figurer l’histoire officielle, celle connue de tous, les images manquent ; au contraire, celles-ci affluent dans les moments les plus méconnus, mais soupçonnables, de la traque. Tout commence par les attentats du 11 septembre, décrits non pas par les images des deux tours enflammées, images qui ont forgé l’histoire contemporaine et l’inconscient collectif, mais par un écran noir diffusant des témoignages sonores de victimes – laissant au spectateur le soin de reconstituer l’événement. Dans une démarche totalement opposée, les longues scènes de torture et l’assaut final sont filmés avec parcimonie et précision, afin d’exposer au spectateur ce que cette guerre a accouché de plus horrible – le montage se veut minimaliste, créant une tension palpable. Cet étonnant grand écart scénique accouche ainsi d’un film qui se montre autant informatif que sensationnel. Divertir en éduquant, voilà à quoi se résume, finalement, Zero Dark Thirty.

Là où Argo échouait dans sa façon de retranscrire la réalité, en flirtant dangereusement avec la propagande – actes romancés au possible, patriotisme de bas-étage, figures carton-pâte –, Zero Dark Thirty ose écorner l’image de son propre pays en mettant en lumière nombreuses de ses faiblesses inavouées – la torture, évidemment, mais aussi son incapacité à capturer un homme qui vivait dans une simple villa en plein cœur du Pakistan. De même, lors de l’assaut final, magnifiquement filmé, la réalisatrice n’hésite pas à montrer l’insoutenable – une femme de Ben Laden arbitrairement fusillée par un SEAL – et à jouer avec l’absurde – le crash d’un des deux avions, faisant écho au 11 septembre. Le métrage possède ainsi un réel regard sur lui-même et sur l’histoire qu’il raconte, et ne pose jamais de messages politiques sur les évènements qu’il décrit: il ne privilégie que la réalité. Au-delà de tout, le film réussit à faire de ses lourds enjeux le prétexte d’une histoire, celle de Maya, jeune femme tout juste débarquée à la CIA avec comme unique mission l’arrestation de Ben Laden. Son portrait de femme obstinée, qui ne craint que peu sa hiérarchie enracinée dans une organisation lourde et inflexible, fait inéluctablement écho à celui de Ben Laden, donnant au spectateur l’étrange sentiment d’assister à un duel à distance, masqué et inconscient.

[1] Une majoritée de pakistanais pense que Ben Laden n’est pas mort, sur Tribune.com
[2] Interview de Kathryn Bigelow, sur LCI.fr

Bruno R.

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