Critique : « Zodiac », un film de David Fincher

Zodiac De David Fincher Avec Jake Gyllenhaal, Mark Ruffalo, Thriller

Affiche du film Zodiac

A la sortie de Zodiac en 2007, on ne savait plus trop quoi penser de David Fincher. Enchainant dix ans plus tôt les claques cinématographiques avec Fight Club, Seven et dans une moindre mesure The Game, le réalisateur nous avait pondu en 2002 d’un Panic Room particulièrement décevant au regard de ses précédentes réalisations : terne, classique, peu étonnant, le film souffrait en effet d’un manque flagrant d’ambitions malgré sa relative efficacité. Alors, qu’en est-il de Zodiac ? Fort d’une photographie majestueuse et d’un traitement frisant les cimes de la perfection, le film apparait comme une œuvre insolente – parfois barbare, parfois sublime – mais surtout exceptionnelle d’explosivité et d’attractivité. Un film monumental qui aura marqué de son empreinte une décennie cinématographique teintée d’amertume et de lyrisme.

A la recherche de l’insaisissable

A la fin des années 60, un tueur sa faisant appelé Le Zodiac va terroriser l’Amérique en revendiquant, par le biais de lettres à destination de la presse, une série de meurtres dont la cause parait inexistante. Robert Graysmith, jeune dessinateur au San Francisco Chronicle, va alors décider d’enquêter personnellement sur cette affaire tandis que la police semble dépassée par la tournure que prennent les évènements. Par son caractère véridique, le scénario posait l’importante problématique que son déroulement était inévitablement connu à l’avance : le tueur ne fut jamais arrêté, l’enquête étant toujours en cours aux Etats-Unis. Jusqu’ici, David Fincher était réputé pour son goût prononcé pour la manipulation et l’ascension émotionnelle que la plupart de ses films possédaient, notamment dans leurs finals souvent explosifs – on se remémore sans mal la chute devenue culte de Seven. Cette marque de fabrique que le réalisateur avait érigée telle une carte de visite paraissait donc incompatible avec ce scénario adapté du livre de Robert Graysmith. Néanmoins, en se basant sur une réalité paradoxalement mensongère – on se saura peut-être jamais l’identité du tueur –, David Fincher fait du déroulement de son film un véritable vecteur d’attention, essentiellement basée sur les questionnements inévitables que l’enquête soulève. Cette enquête, dont l’action se déroule dans des bureaux – lieux qui pourraient provoquer l’anxiété par l’étouffement qu’ils génèrent -, sera finalement orchestrée par les actions du Zodiac tant celui-ci domine, par ses simples écrits mais aussi et surtout par ses capacités meurtrières, une police totalement déboussolée.

La touche passionnelle que Graysmith va apporter à l’enquête provoque alors une faille dans le déroulement d’un film aux multiples angles de vue : l’atrocité des meurtres vue par le Zodiac lui-même (on aperçoit son visage qui restera à jamais inconnu des services de police), l’enlisement de l’enquête policière vue par l’inspecteur David Tosch, la quête personnelle de Graysmith et l’attention journalistique un peu trop sensationnelle de Paul Avery forment ainsi un ensemble de contradictions qui donnent au film tout son charme. En effet, les dualités formées par certaines situations (la police contre la presse, l’obsession de Graysmith face à la démotivation de Tosh) soulignent les problèmes d’une enquête qui a échoué dès son commencement. Ce constat fataliste est bien évidemment accentué par l’écoulement temporel que le film image de manière très brève à l’aide de simples indications écrites. L’envasement de l’enquête, qui dure sur plusieurs décennies, provoque un fort sentiment amer d’inefficacité et d’inachèvement. En ce sens, il semble clair que Zodiac rompt littéralement avec les procédés que le réalisateur était parvenu à mettre en œuvre dans ses précédents films qui privilégiaient une approche unilatérale et nettement plus linéaire de l’intrigue.

Magnifiquement mis en scène

Zodiac pourrait apparaitre comme le film le plus personnel du réalisateur, notamment car celui-ci fut profondément marqué dans sa jeunesse par la morbidité des évènements. On connait le perfectionnisme du réalisateur qui n’hésite pas à étaler ses tournages sur de nombreuses semaines pour atteindre les objectifs qu’il s’était donné, et le fait que qu’il ait connu l’ambiance réelle de l’époque accentue bien évidemment ce trait de caractère. Par exemple, ce dernier n’a pas hésiter à déplacer des arbres par hélicoptère (!) pour recréer le paysage de certaines séquences. Zodiac possède ainsi le caractère réaliste obligatoire au genre de récit auquel il appartient. Il en ressort donc un esprit d’authenticité remarquable qui manquait à certains films du réalisateur (dont Panic room et The Game, qui misaient parfois sur une superficialité physique étonnante). Ici, point de d’exubérances ou de paris techniques providentiels : le film mise avant tout sur une photographie à la beauté exceptionnelle. Même si certains pourraient voir en l’effet sépia de l’image une aberrante excentricité issue de l’ère numérique, il n’en reste pas moins évident que celui-ci donne une réelle identité physique au film. Le rendu photographique que ce dernier possède s’en retrouve en effet incroyablement sublimé. On admire le montage fluide, la mise en scène perverse des meurtres et le contraste magnifique de l’image.

Les personnages sont quant à eux profondément travaillés. Il faut dire que l’équipe du film fut documentée par plusieurs décennies de journaux et par deux livres écris par Robert Graysmith. Souvent décrié pour le manque de profondeur accordé à ses personnages, le cinéaste parvient à faire des protagonistes de Zodiac des êtres vivants et sentimentaux ; constat bien évidemment favorisé par l’interprétation remarquable des principaux acteurs : ceux-ci réussissent en effet à faire ressortir toute la complexité de leurs personnages très parlants. Leur trajectoire commune vers les sentiers de la solitude – Graysmith s’enferme dans son affaire,Tosch se sépare de son partenaire et Avery sombre dans un profond alcoolisme – renforce l’aspect mélancolique du film d’une manière profondément fataliste.

Si la durée du film pourrait paraitre quelque peu excessive (plus de 2h30), la force avec laquelle il parvient à captiver le spectateur est véritablement exceptionnelle. David Fincher réussi en effet à faire de Zodiac un film à l’aura unique et à la réussite technique, comme toujours, épatante. Inévitablement un chef d’œuvre instantané.

Bruno R.

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